Pierre Jourde est romancier ("Paradis noir" sortira
chez Gallimard en février), essayiste ("Littérature monstre" vient de paraître)
critique littéraire ("La littérature sans estomac") et professeur à l'Université
de Grenoble III, du moins tant que quelque chose comme l'Université existe
encore ; ça ne devrait pas durer.
> Les Palestiniens sont victimes
d'une injustice inacceptable. Soit. Depuis soixante ans, sans relâche, les
médias du monde entier se focalisent sur ce conflit. On se dit tout de même que
la rentabilité injustice/information est très faible, si l'on ne considère que
le rapport entre le nombre de morts et la quantité de papiers et d'images
déversés sur le monde en général, et les masses arabes en particulier.
Même rentabilité faible si l'on prend en compte la quantité de personnes
concernées, importante certes, mais moins qu'en d'autres lieux de la planète.
Quant aux atrocités commises, n'en parlons pas, une plaisanterie. Au nombre de
morts, de réfugiés, d'horreurs, il y a beaucoup mieux, un peu partout.
Remarquons, à titre d'apéritif, qu'avec la meilleure volonté du monde, Tsahal
aura du mal à exterminer autant de Palestiniens que l'ont fait, sans états
d'âmes, les régimes arabes de la région, notamment la Syrie, le Liban et la
Jordanie, qui n'en veulent pas, eux non plus, des Palestiniens, et qui ont peu
de scrupules humanitaires lorsqu'il s'agit de s'en débarrasser.
>
Mais Israël est un coupable idéal, non seulement dans nos banlieues, mais en
Europe en général. Nous le chargeons de toute notre mauvaise conscience
d'anciens colonisateurs. Une poignée de Juifs qui transforme un désert en pays
prospère et démocratique, au milieu d'un océan de dictatures arabes sanglantes,
de misère, d'islamisme et de corruption, voilà un scandale. Il faut donc bien
que cela soit intrinsèquement coupable, sinon où serait la justice ? L'injustice
est avant tout israélienne.
Ce n'est même pas un fait, c'est une
métaphysique. Cent chrétiens lynchés au Pakistan valent moins, médiatiquement
parlant, qu'un mort palestinien. Pourquoi l'injustice commise envers les
Palestiniens reçoit-elle vingt fois plus d'écho que celle faite aux Tibétains,
aux Tamouls, aux chrétiens du Soudan, aux Indiens du Guatemala, aux Touaregs du
Niger, aux Noirs de Mauritanie ?
Y a-t-il plus de gens concernés, plus
de sang versé, une culture plus menacée dans son existence ? En fait, ce serait
plutôt l'inverse. Que la Papouasie soit envahie par des colons musulmans qui
massacrent les Papous et trouvent, en plus, inacceptable de voir les rescapés
manger du cochon, voilà qui ne risque pas de remporter un franc succès à Mantes
la Jolie. Que des sales Nègres, considérés et nommés comme tels, soient
exterminés par des milices arabes au Darfour, les femmes enceintes éventrées,
les bébés massacrés, voilà qui ne soulève pas la colère des jeunes des cités. Et
c'est dommage : si l'on accorde des circonstances atténuantes à un jeune
Français d'origine maghrébine qui s'en prend à un Juif à cause de la Palestine,
alors il serait tout aussi logique de trouver excellent que tous les Maliens,
Sénégalais ou Ivoiriens d'origine s'en prennent aux Algériens et aux Tunisiens.
Voilà qui mettrait vraiment de l'ambiance dans nos banlieues. Le racisme
franchement assumé des Saoudiens ou des Emiratis envers les Noirs, les Indiens
ou les Philippins, traités comme des esclaves, ne soulève pas la vindicte de la
tribu Ka, ni des Noirs de France. La responsabilité directe des Africains dans
la traite des Noirs n'induit pas des pogroms de guinéens par les Antillais.
Pourquoi seulement Israël ? À moins que la haine d'Israël ne soit que le
paravent du bon vieil antisémitisme ; mais non, cela n'est pas possible, bien
entendu.> Israël, 20.000 km2, 7 millions d'habitants, dont 5 millions de
Juifs, est responsable du malheur des Arabes, de tous les Arabes, qu'ils soient
égyptiens, saoudiens ou français. Israël est l'Injustice même.
En le
rayant de la face du globe, en massacrant les Juifs, on effacerait l'injustice.
C'est bon, de se sentir animé par une juste colère. C'est bon, d'éprouver la
joie de frapper et de persécuter pour une juste cause. Voilà pourquoi il ne faut
pas dire aux "jeunes des cités" que les deux millions d'Arabes israéliens ont le
droit de vote, élisent leurs députés librement.
Ne leur dites pas
qu'Israël soutient financièrement la Palestine.
Ne leur dites pas que des
milliers de Palestiniens vont se faire soigner dans les hôpitaux israéliens.
Ne leur dites pas que l'université hébraïque de Jérusalem est pleine de
jeunes musulmanes voilées.
Ne leur demandez pas où sont passés les milliers
de Juifs d'Alexandrie. Il en reste trente aujourd'hui.
Ne leur demandez pas
ce qu'il est advenu de tous les Juifs des pays arabes. Ne leur demandez pas
s'ils ont le droit au retour, eux aussi.
Ne leur demandez pas quelle est la
société la plus "métissée", Israël ou la Syrie.
Ne leur dites pas que, s'il
y a de nombreux pro-palestiniens en Israël, on attend toujours de voir les pro-
israéliens dans les pays arabes.
Ne leur dites pas que le négationnisme ou
l'admiration pour Hitler ne sont pas rares dans les pays arabes ; que,
lorsqu'il s'est agi d'illustrer les différentes cultures par leurs grands
textes, la bibliothèque d'Alexandrie a choisi d'exposer, pour le judaïsme, le
Protocole des Sages de Sion ; que ce 'faux' antisémite est largement diffusé
dans les pays arabes.
Ne leur dites pas que, du point de vue des
libertés, de la démocratie et des droits de l'homme, non seulement il vaut mille
fois mieux être arabe en Israël que juif dans un pays arabe, mais sans doute
même vaut-il mieux être arabe en Israël qu'arabe dans un pays arabe.
Ne leur
dites pas qu'Alain Soral, du Front national, qu'ils détestent tant, est allé
manifester son soutien au Hezbollah, qu'ils admirent si fort. Si on leur enlève
la méchanceté d'Israël, que deviendront ceux d'entre eux qui s'en prennent aux
feujs, sinon des brutes incultes, bêtement, traditionnellement antisémites ?
Il ne faut pas désespérer Montfermeil. Mais après tout, on peut tout de
même essayer de leur dire tout cela sans trop de risque. Ils traiteront
l'informateur de menteur, d'agent du Mossad, de représentant du lobby sioniste
ou de raciste. Ils auront raison. Pourquoi se défaire de la commode figure du
Croquemitaine responsable de toute la misère du monde ? Elle évite de
s'interroger sur ses propres insuffisances.