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vendredi 5 août 2011

Violents raids sur Tripoli

L'Otan a mené dans la nuit jeudi à vendredi de violents raids
aériens sur Tripoli, a accusé la télévision officielle libyenne, le
gouvernement du colonel Mouammar Kadhafi dénonçant lui le sabotage par
les insurgés du pipeline alimentant l'unique raffinerie du pays.
    Plusieurs puissantes explosions ont secoué très tôt vendredi la
capitale libyenne survolée par des avions, a constaté un journaliste de
l'AFP. Une dizaine de détonations successives ont retenti dans la
ville vers 01H30 (jeudi 23H30 GMT).
    La télévision libyenne a indiqué peu après que "des sites civils et
militaires" à Khellat Al-Ferjan, dans la banlieue sud-est de la
capitale, ont été "les cibles de raids de l'agresseur colonialiste
croisé".
    De leur côté, les rebelles ont saboté un pipeline dans la région de
djebel Nefoussa (sud-ouest de Tripoli) alimentant la seule
raffinerie encore en activité du pays, a indiqué jeudi soir le vice-ministre
libyen aux Affaires étrangères Khaled Kaaim.
    "Les rebelles ont fermé une valve du pipeline et ont versé dessus
une grande quantité de béton armé dans la région d'Al-Rayaniya", a
déclaré M. Kaaim lors d'une conférence de presse, faisant état d'une
pénurie d'électricité dans Tripoli et ses environs.
    Selon lui, le pipeline alimente la raffinerie de Zawiyah (50 km à
l'ouest de Tripoli) en gaz et fuel, utilisés par la suite pour
générer l'électricité.
    Plusieurs habitants des banlieues de la capitale ont fait état
jeudi à l'AFP de coupures de plus en plus fréquentes d'électricité,
durant plusieurs heures, ainsi qu'une pénurie de bombonnes de gaz de
cuisine, s'ajoutant à celle du carburant.
    Il a indiqué par ailleurs que l'Otan a bombardé une turbine à gaz
dans la même région ainsi qu'une station de haute tension à Jefara
(sud-ouest de Tripoli).
    M. Kaaim a également dénoncé l'"opération de piratage" d'un
pétrolier appartenant au régime qui était en route vers Tripoli avec à son
bord, selon lui, 39.000 tonnes de carburant.
    Il a indiqué qu'à cause de la pénurie d'électricité, plusieurs
médicaments et produits alimentaires sont désormais périmés, jugeant que
l'Otan "souhaite créer une crise humanitaire en Libye".
    Le pétrolier, le "Carthagène", a accosté jeudi à la mi-journée dans
le port de Benghazi, dans l'est de la Libye, les rebelles à bord
affirmant avoir saisi ce bateau au large de Tripoli.
    Le navire de près de 200 mètres de long est venu immédiatement
accoster sur le quai réservé au débarquement de produits pétroliers, à
quelques dizaines de mètres d'un autre tanker libyen, le Anwar
Afriqya, lui aussi capturé en mer à la mi-mars par les rebelles.
    L'opération s'est déroulée "avec l'aide de l'Otan" qui déploie
actuellement 17 navires en Méditerranée pour faire respecter l'embargo
sur les armes décrétée par l'ONU contre la Libye, a affirmé un
officier rebelle ayant participé à l'arraisonnement, sans préciser les
circonstances précises de l'arraisonnement.
    "Nous n'avons pas eu à faire usage de la force, les menaces ont
suffi", a-t-il assuré, ajoutant que l'opération avait été menée du côté
rebelle depuis le Nour, un bateau ravitailleur d'une cinquantaine
de mètres basé à Benghazi.
    Un porte-parole de l'Otan à Naples a de son côté affirmé que le
Carthagène avait été intercepté par l'Alliance atlantique mais autorisé
à poursuivre sa route vers Benghazi après que le commandant eut
répondu à une série de questions.
    Selon M. Kaaim, des forces spéciales françaises et britanniques ont
participé à l'opération.
    La perte de ce navire est un coup dur pour Tripoli alors que la
question du carburant devient cruciale des deux côtés du front en Libye
où le soulèvement populaire entamé il y a six mois s'est transformé
en conflit armé.
    Depuis le début des affrontements, des milliers de personnes, pour
la plupart des travailleurs immigrés venant d'Afrique ou des
réfugiés des conflits de la région, ont embarqués depuis les côtes
libyennes pour rejoindre Lampedusa, une petite île à mi-chemin entre les
côtes africaines et la Sicile.
    Jeudi, une centaine de migrants sont morts au cours de la traversée
et leurs corps ont été jetés à la mer, selon une rescapée marocaine
citée par l'agence italienne Ansa.
    Sur le terrain militaire, le centre de Zliten, verrou stratégique à
150 km de la capitale, était jeudi sous contrôle des forces
pro-Kadhafi, a constaté l'AFP au cours d'un déplacement organisé par le
régime, qui a accusé l'Otan d'avoir tué une femme et ses deux enfants
dans un raid aérien sur une maison dans l'ouest de la ville.
    Des tirs d'artillerie étaient audibles en direction de l'est de
Zliten où, selon les habitants, la ligne de front serait fixée entre 10
à 15 km.
    A Benghazi, le Conseil national de transition (CNT), l'organe
politique de la rébellion, tentait toujours jeudi de gérer les
conséquences de l'assassinat de son chef d'état-major, le général Abdel Fatah
Younès, et de contenir le mécontentement de certains acteurs
politiques locaux.

jeudi 4 août 2011

Lybie

Si Washington s’est trompé et ne parvient pas à rétablir la situation, c’est qu’il ne comprend rien au comportement des Libyens. Intoxiqués par leur propre propagande, les États-Unis croyaient avoir à faire à une dictature centralisée et verticale, ils découvrent un système horizontal et opaque dans lequel le Pouvoir est émietté, y compris l’autorité militaire. Ils rencontrent en diverses capitales de nombreux émissaires dont ils ne parviennent pas à mesurer la représentativité. Et par dessus tout, ils ne comprennent rien aux réactions de Mouammar Kadhafi, insaisissable, qui est —lui aussi— persuadé que le temps joue en sa faveur.
La stratégie occidentale était simple : profiter de la normalisation de la Libye et de son ouverture économique pour constituer une classe de golden boys et de technocrates libyens qui finiraient par préférer l’American Way of Life au Livre Vert. Une fois ce processus arrivé à maturité, la CIA a organisé les événements de Benghazi et leur déformation médiatique. Les Français et les Britanniques ont été mis en avant, avec leur discours humanitaire, en vue d’une possible action au sol qui eut nécessité de la chair à canon. Le Conseil national de transition a été créé en récupérant des membres américanisés de la classe dirigeante, en y ajoutant de vieux exilés organisés par la CIA depuis la chute de la monarchie, plus des combattants d’Al Qaida encadrés par une faction saoudienne.
Bien qu’hétéroclite en apparence, cette coalition repose sur l’histoire commune des individus qui la composent. La plupart ont travaillé pour les États-Unis depuis longtemps et ont changé plusieurs fois d’appartenance politique au gré des changements tactiques que leur ordonnait Washington. Beaucoup sont secrètement membres de la confrérie des Frères musulmans.
Fidèle au Livre vert, Mouammar Kadhafi a consciemment accentué cette fracture de classe en annonçant le 22 février la dissolution de plusieurs ministères et la distribution de leur budget à parts égales entre tous les citoyens (soit 21 000 USD par personne). Voyant le « Frère Guide » renouer avec son projet anarchisant, les privilégiés qui se sont enrichis durant l’ouverture économique ont pris peur. Certains ont choisi de fuir en Occident avec leur famille et leur magot, d’autres ont cru en une victoire rapide de l’Alliance atlantique et se sont ralliés au CNT, espérant gouverner la Libye de demain.
Pour réaliser cette insurrection colorée, Washington disposait d’une seule carte : le débauchage d’un des compagnons de Mouammar Kadhafi, le général Abdel Fatah Younes, ministre de l’Intérieur. C’est son retournement qui a rendu possible la transformation de cette opération de déstabilisation politique en aventure militaire. Or, l’assassinat du général Younes par ses rivaux, le 28 juillet 2011, provoque l’effondrement de « l’armée rebelle » et révèle le caractère artificiel du Conseil national de transition.
Il existe aujourd’hui plus de 70 groupes armés dits « rebelles ». Presque tous reconnaissaient l’autorité d’Abdel Fatah Younes, lequel tentait de les coordonner. Dès l’annonce de sa mort, chacun de ces groupes a repris son autonomie. Certains, qui ont créé leur propre gouvernement, tentent de se faire reconnaître par des États membres de la Coalition —notamment le Qatar— au même titre que le CNT. Chaque localité a son seigneur de la guerre qui veut la proclamer indépendante. En quelques jours, la Cyrénaique s’est « irakisée ». Le chaos est tel que le propre fils du général Younes, lors de ses obsèques, a appelé au retour de Kadhafi et du drapeau vert, seul moyen selon lui de rétablir la sécurité des populations.
Dès lors, il suffit d’écouter les interventions de Mouammar Kadhafi pour comprendre sa stratégie. Tandis que les rues de Benghazi se sont vidées, de gigantesques manifestations populaires sont organisées aux quatre coins de la Tripolitaine et du Fezzam pour conspuer l’OTAN. Le « Frère Guide » y intervient par haut-parleurs et dialogue avec la foule. Il explique qu’une trêve rapide se ferait au détriment de l’unité nationale, tandis que la poursuite de la guerre donne le temps de renverser le pouvoir illégitime du CNT et donc de préserver l’intégrité territoriale de la Libye. Le colonel Kadhafi, qui a déjà rallié à lui les tribus, entend maintenant rallier à lui les individus qui soutiennent encore le CNT. Dans ses interventions audio, il appelle ses concitoyens à se préparer à libérer les villes occupées. Il devront se déplacer en foule, sans armes, pour reprendre le contrôle des poches « rebelles » de manière non-violente.
Mouammar Kadhafi qui a déjà vaincu politiquement le pouvoir aérien de l’OTAN, pense pouvoir vaincre aussi politiquement au sol les « rebelles ».
Dans cette situation inextricable, où la plupart des protagonistes ne savent que faire, les réflexes tiennent lieu de pensée. Les partisans du Livre vert entendent profiter de la fuite des technocrates pour revenir aux fondamentaux de la Révolution ; ceux qui, autour de Saif el-Islam, croyaient pouvoir marier le kadhafisme et la globalisation négocient avec leurs amis occidentaux ; et l’OTAN bombarde une nouvelle fois, les sites qu’elle bombardait déjà hier, et avant-hier.
Thierry Meyssan