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vendredi 29 septembre 2017

L’ascension et la chute de la branche médiatique d’Al-Qaïda « Al-Sahab » et de son architecte américain

Le 2 août 2017, la Fondation Al-Sahab (« Le nuage ») pour la publication de médias islamiques, branche médiatique d’Al-Qaïda, a diffusé un enregistrement audio peu remarqué, dans lequel le dirigeant d’Al-Qaïda, Ayman Al-Zawahiri, commémore les efforts de la branche médiatique de l’organisation et honore les « martyrs d’Al-Sahab ». Al-Zahawiri consacre une partie importante de son discours à faire l’éloge d’Al-Sahab, de ses collaborateurs et de leurs familles, pour leur service rendu au djihad et aux moudjahidines. Il déclare : « Je dois ici exprimer ma reconnaissance pour les services immenses et bénis qu’Al-Sahab continue de rendre. Les soldats de cette organisation de moudjahidines paient souvent un prix élevé pour leurs efforts entrepris en vue de véhiculer leur message aux musulmans, ce prix étant ni plus ni moins que celui de leur sang et de celui de leurs familles, de l’éloignement et de l’aliénation, de leur poursuite par les ennemis et des persécutions infligées à leurs familles. »
Après avoir souligné qu’Al-Sahab a été fondée par Khalid Cheikh Mohammed, cerveau des attentats du 11 Septembre, « icône imposante du djihad », Al-Zawahiri demande à Allah de bénir « les martyrs d’Al-Sahab » : Zuhair Al-Maghribi, ressortissant allemand et marocain qui vivait avec les auteurs du 11 Septembre Mohammed Atta et Ramzi bin Al-Shibh et entretenait des liens étroits avec les autres terroristes du 11/9 dans la cellule d’Hambourg ; Umar Al-Talib, citoyen saoudien figurant sur la liste saoudienne des terroristes les plus recherchés, narrateur des vidéos d’Al-Sahab et tué dans une attaque de drone en juillet 2013 ; Ahmad Farouq, de nationalité américaine, commandant adjoint d’Al-Qaïda dans le sous-continent indien (AQSI), tué avec son compatriote américain Adam Gadahn. Tous ces hommes, affirme Al-Zawahiri, « sont des modèles de patience et d’endurance, et ont sacrifié leurs vies pour exposer la tromperie des Croisades contemporaines ».
La mission d’Al-Sahab était de diffuser les opinions et politiques de l’organisation, de promouvoir le djihad mondial, d’encourager les jeunes musulmans à s’identifier au djihad d’Al-Qaïda et d’inspirer le terrorisme d’origine intérieure. Al-Sahab a été officiellement créée en 2001, sous la direction du gendre d’Ayman Al-Zawahiri, Abdoul Rahman Al-Maghrebi, et avec l’aide de l’ancien chef d’Al-Qaïda, Attiyah Allah Al-Libi, qui dirigeait la commission médiatique d’Al-Qaïda supervisant les médias de l’organisation ; Gadahn les a rejoints par la suite. Au début, Al-Sahab diffusait des vidéos via des supports de confiance et des chaînes télévisées arabes, comme Al-Jazeera, ou des stations télévisées locales pakistanaises. Elle est ensuite passée à une diffusion directe via des forums djihadistes et les réseaux sociaux. Aujourd’hui, elle est présente sur Telegram et, jusqu’à récemment encore, sur Twitter. Son compte Twitter a été suspendu en décembre 2016.
A son apogée, Al-Sahab Media diffusait toutes les déclarations exclusives des dirigeants d’Al-Qaïda, Ossama ben Laden et Ayman Al-Zawahiri, et pouvait attirer l’attention de la rue arabe et semer la peur dans les médias occidentaux. Ceux qui étaient impliqués dans la guerre contre le terrorisme dans la période qui a mené au 11/9 et qui l’a suivi se souviennent comment, lorsqu’une nouvelle vidéo d’Al-Sahab était diffusée, les gens la regardaient, tenus en haleine, attentifs à chaque mot et examinant chaque lieu et indice, écoutant attentivement chaque menace. Quelques années après la création d’Al-Sahab, Gadahn, qui figurait dans un bon nombre de ses vidéos et s’exprimait couramment en anglais et en arabe, était considéré comme jouant un rôle clé au sein de l’organisation. En effet, depuis sa mort en 2015, Al-Sahab n’a diffusé que quelques programmes mineurs, principalement des enregistrements audio d’Al-Zawahiri et du fils d’Ossama ben Laden Hamza – dont beaucoup pensaient qu’il était formé pour diriger l’organisation – ainsi que le magazine en ligne occasionnel et les communiqués du commandement général d’Al-Shabab ; tout cela étant dérisoire en comparaison des quantités massives de productions médiatiques habilement réalisées par l’EI.
Avant même que Gadahn soit tué, d’autres groupes djihadistes, dirigés par l’EI, ont supplanté les efforts médiatiques d’Al-Qaïda par leur utilisation impressionnante des plateformes de réseaux sociaux et de technologie cryptée. Dans une tentative de garder le rythme, Gadahn avait commencé à introduire Al-Qaïda dans les réseaux sociaux. Lors d’une interview pour le magazine en ligne en anglais d’Al-Qaïda, Inspire, en mars 2013, il avait déclaré aux lecteurs qu’Al-Qaïda et à ses sympathisants en ligne devaient « tout mettre en œuvre pour atteindre les musulmans… par le biais des nouveaux médias comme Facebook et Twitter… »
La mort de Gadahn a porté un sérieux coup aux efforts médiatiques d’Al-Qaïda, les ramenant presque au point mort. Personne n’a relevé le défi, et sa disparition a eu un effet dévastateur sur l’audience du groupe, ses relations publiques, etc. Le 25 juin 2015, deux mois après l’annonce de son décès, AQSI a publié un numéro spécial de son magazine en ligne en anglais Resurgence, comportant une longue interview avec Gadahn, dans laquelle il abordait les rouages internes d’Al-Sahab. En réponse à la question : « Certains prétendus experts et analystes des médias et des cercles des renseignements occidentaux affirment que vous êtes le fondateur et/ou le dirigeant de la Fondation Al-Sahab for Media Production. Cette affirmation est-elle fondée ? », Gadahn a répondu : « Le fait est que je ne suis pas le fondateur d’Al-Sahab, et que n’ai jamais été son dirigeant. Je n’ai commencé à travailler avec Al-Sahab qu’en 2002, lorsque nous étions à Karachi. »

jeudi 3 novembre 2016

Défier les djihadistes sur le web pourrait être vain

Répondre à la «propagande djihadiste» en ligne en présentant un contre-argumentaire officiel ou en désactivant des comptes jugés extrémistes pourrait avoir un effet limité. Ces mesures pourraient même occulter la lutte contre les éléments à la base de ce radicalisme, selon des experts.
A mesure que l'Etat islamique (EI) a étendu son emprise sur l'Irak et la Syrie, sa communication moderne sur Internet est apparue comme une arme redoutable.
Des vidéos d'exécutions aux films promotionnels, semblant sortis d'Hollywood, en passant par des facilités d'accès à des recruteurs via les réseaux sociaux, l'organisation sunnite radicale a étendu le champ de bataille sur le Web, comme aucun autre groupe armé auparavant, ont convenu les participants de la conférence «Internet et la radicalisation des jeunes», organisée lundi et mardi par l'UNESCO à Québec.
Pris de vitesse, les Occidentaux ont lancé diverses initiatives depuis deux ans, avec un credo: proposer un contre-discours en ayant recours aux mêmes outils numériques.
«Mettre des mots»
«On fait de la contre-propagande. Le combat politique, c'est d'abord mettre des mots. Le contre-discours mise sur l'esprit critique des jeunes», résume à l'AFP Juliette Méadel, secrétaire d'Etat française chargée de l'aide aux victimes, en marge de la conférence de Québec.
Quelques jours à peine après les attentats de Charlie Hebdo et de l'Hyper Casher à Paris, le gouvernement français lançait en janvier 2015 le site www.stop-djihadisme.gouv.fr, suivi quelques mois plus tard par des comptes sur Facebook et Twitter.
Une initiative pour «être capable de structurer une argumentation qui percute et qui permette d'éviter que les jeunes qui se laissent embringuer par des sites des djihadistes n'aient aucun argument en réponse», plaide Mme Méadel.
Ce contenu doit toutefois être «authentique», et provenir d'anciens membres ou de sympathisants de l'EI, car «les gouvernements ne savent pas comment s'adresser à quelqu'un qui s'interroge sur des croyances radicales», relève Ross LaJeunesse, responsable des relations internationales de Google.
Le flot ne se tarit pas
Outre les Français, Américains, Britanniques ou encore Canadiens ont mis en oeuvre de telles stratégies, appuyées par une plus grande implication des géants d'Internet. Twitter a par exemple désactivé quelque 235'000 comptes au cours des six premiers mois de l'année.
Or, «se faire suspendre son compte Twitter est vécu comme une forme de légitimation», relève Amarnath Amarasingam, responsable du programme sur l'extrémisme de l'université George Washington.
Le chercheur passe ses journées à disséquer les communications de l'EI sur le réseau de messagerie cryptée Telegram, privilégié par les djihadistes car réputé inviolable. Abonné à 80 groupes de discussion, il dénombre ainsi 50 à 150 messages émis par le groupe radical chaque jour, un flot qui ne se tarit pas.
«On ne peut pas juste s'arrêter sur l'usage des médias» pour chercher à expliquer le succès de la communication du groupe djihadiste auprès des jeunes «et oublier l'invasion de l'Irak en 2003 (par les Etats-Unis), les rivalités entre sunnites et chiites et toutes les autres causes complexes», dit-il.
Répondre aux problèmes des jeunes
Il est inutile et vain de vouloir gagner le terrain de la propagande, car il est mené, côté djihadiste, par «des gamins qui ont grandi en Occident en s'appropriant les outils de communication qu'ils maîtrisent parfaitement», poursuit M. Amarasingam.
A la tête d'une initiative visant à compiler les travaux scientifiques sur le sujet pour l'UNESCO, Séraphin Alava abonde: «Il n'existe pas de preuves d'un lien direct entre la radicalisation des jeunes et la propagande en ligne», affirme ce chercheur de l'université de Toulouse.
Il faut reconnaître que «des jeunes s'imaginent un rôle dans le monde proposé par l'EI» plutôt que de simplement dire qu'ils sont «victimes d'un lavage de cerveau», poursuit Cristina Archetti, chercheuse à l'université d'Oslo.
«Il est irréaliste de penser pouvoir mener la déradicalisation avec des messages sur Internet. Il faut plutôt répondre aux problèmes réels de ces jeunes», insiste Amarnath Amarasingam.
«Si l'on veut tarir la source de radicalisation sur Internet, il faut commencer à agir dans la vie réelle», convient de son côté la secrétaire d'Etat française. Il faut ainsi se concentrer sur «l'éducation, l'accompagnement dès la petite enfance, la politique d'intégration et même d'inclusion, et offrir des perspectives d'emploi». 
Si on ne nomme pas l'ennemi on ne peut gagner. L'ennemi est l'islam car comme dit Erdogan, il n'y a pas d'islam modéré ou radical, il n'y a qu'un islam.

mardi 31 mai 2016

Comment le Royaume-Uni met en scène les jihadistes

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Photo : mise en scène dans la banlieue de Damas. Assis à la table au premier plan, on reconnaît Zahran Allouche (mort en décembre 2015). L’armement a été fourni par l’Arabie saoudite, mais les conseillers militaires sont des SAS britanniques. La photographie est ornée du logo dessiné pour l’« Armée de l’islam ». L’ensemble a été réalisé dans le cadre de la campagne de communication du gouvernement britannique.
Des sous-traitants du ministère des Affaires étrangères britannique, travaillant sous la supervision du ministère de la Défense, sont chargés de la communication des « groupes armés modérés » en Syrie, révèle The Guardian. Ils produisent des vidéos, des photos, des rapports militaires, des brochures avec les logos des groupes combattants.
Un budget de 2,4 millions de livres (3 millions d’euros) par an leur est alloué depuis l’affaire des armes chimiques à l’été 2013. D’abord destiné à la société de management de crise Regester Larkin, il parvient aujourd’hui à Innovative Communications & Strategies (InCoStrat), une compagnie créée en 2014. Les deux sociétés, basées à Londres et Washington, ont été créées par le colonel Paul Tilley. Il emploie une cinquantaine de personnes à Istanbul. Les mêmes sociétés ont conclu un autre contrat pour la guerre au Yémen.
Cette opération est distincte de celle de l’Observatoire syrien des Droits de l’homme qui dépend du MI6.
Les documents visés par le Guardian attestent notamment que ces sociétés assurent la communication en faveur du Mouvement Hazzm et de l’Armée de l’islam. Selon l’ambassadeur russe aux Nations unies, ce dernier groupe serait en réalité une dénomination « modérée » utilisée par des combattants d’Al-Qaeda. Cependant, au Conseil de sécurité… le Royaume-uni s’est opposé à son inscription sur la liste des organisations terroristes au motif qu’il participe aux négociations de Genève qui doivent être encouragées.
How Britain funds the ’propaganda war’ against Isis in Syria”, Ian Cobain, Alice Ross, Rob Evans, Mona Mahmood, The Guardian, May 3rd, 2016.

mardi 24 mai 2016

Opportunité ou nécessité ? La stratégie des vidéos en série de l’Etat islamique

Par Alberto M. Fernandez *
Le phénomène que représente l’Etat islamique (EI) sur des médias sociaux semble avoir atteint son point culminant début 2015. [1] L’intensité et le caractère adaptable des activités médiatiques de l’EI demeurent impressionnants, mais les efforts déployés par des sociétés médiatiques, l’application de la loi et les conséquences des attaques aériennes de la Coalition ont compliqué la communication de l’Etat islamique. Même si aucune de ces mesures n’avait été prise, l’EI affronterait tout de même des obstacles que beaucoup rencontrent dans notre culture de l’éphémère : la nécessité de fournir constamment de nouveaux contenus et d’attirer l’attention sur un marché très perturbé.
Le fait que l’EI augmente « en flèche » la production de contenus vidéo ciblés après chaque attentat important, comme celui de Paris en novembre 2015 ou de Bruxelles en mars 2016, n’est pas vraiment surprenant.[2] Dans ces circonstances, le « succès » génère des vidéos en série, commentaires, de nouveaux hashtags, destinés à focaliser l’attention et à susciter le maximum de publicité à partir d’un acte terroriste. Cette relation avec un attentat et le suivi médiatique constituent la « Propagande de l’acte » à une échelle industrielle.
Plus intéressante est la manière dont l’EI, à six occasions, entre septembre 2015 et mai 2016, s’est empressé de produire une campagne médiatique ciblée en arabe, caractérisée par la publication synchronisée de multiples vidéos provenant des différentes Wilayat (provinces) de l’EI, focalisées sur un sujet spécifique, non directement lié à une opération de premier plan.
Ces six campagnes médiatiques ciblées étaient les suivantes :
-         Les réfugiés syriens (septembre 2015)
-         La Somalie (octobre 2015)
-         « L’Intifada des couteaux » en Palestine (octobre 2015)
-         L’Arabie saoudite (décembre 2015)
-         Le « Maghreb islamique » ou l’Afrique du Nord (janvier 2016)
-         Le Sinaï (mai 2016)
L’organisation autour d’un thème spécifique n’est pas nouvelle, bien entendu. L’une des tactiques que l’EI a empruntées à la Révolution syrienne est la tradition des “Vendredis hashtag”. Le califat naissant à l’été 2014 utilisait les hashtags comme #CalamityWillBefalltheUS [une calamité frappera les Etats-Unis] pour coordonner des tempêtes sur Twitter. Les campagnes étudiées ici étaient plus  focalisées et se déroulaient à un moment où les ressources médiatiques encore considérables à la disposition de l’Etat islamique étaient déjà sur le déclin.
Deux de ces campagnes – celle sur le flux de réfugiés syriens atteignant l’Europe et la tentative de surfer sur la série d’attentats meurtriers palestiniens contre des Israéliens – sont clairement des tentatives pour influer, ou tirer avantage de nouveaux événements, totalement déconnectés de l’Etat islamique, mais que l’EI pense être importants en eux-mêmes. En dépit des prouesses médiatiques tant vantées de l’organisation, aucune campagne, en apparence, ne semble avoir été particulièrement réussie.
La campagne sur les réfugiés syriens, lancée le 16 septembre 2015 et organisée sous le hashtag « Réfugiés vers où ? » (#لاجئون_إلى_أين) comportait 13 vidéos publiées par les provinces de l’EI en Syrie, Irak et au Yémen.[3] La campagne cherchait à inciter les réfugiés à ne pas fuir vers l’Occident infidèle, mais à choisir plutôt une voie plus digne en émigrant dans l’Etat islamique. Les réfugiés fuyant en Occident étaient décrits comme en danger de subir une plus grande humiliation et de mauvais traitements dans le Pays de l’incroyance (Dar al-Kufr), y compris le fait de risquer d’être christianisés (avec des illustrations montrant le Vatican et le pape François).
S’il est clair que l’EI a utilisé le flux de réfugiés syriens pour infiltrer des agents terroristes en Europe occidentale, il n’y a pas de preuve que la propagande ait de quelque manière dissuadé la masse de Syriens désespérés de tenter de trouver refuge en Europe occidentale. Le fait que les Syriens musulmans sunnites, censés représenter le cœur démographique de l’EI, continuent de tenter de fuir, constitue un rejet flagrant des menaces et des flatteries de l’Etat islamique.[4]
Si le blitz médiatique de l’EI autour des réfugiés syriens avait voulu créer un récit médiatique négatif en sa faveur, le contenu lié à l’Intifada des couteaux à partir du 19 octobre 2015 a tenté d’associer l’EI à un développement local « positif » [du point de vue de l’EI]. L’EI s’est emparé relativement tard de cet événement,  alors que les troubles et les attaques de « loups solitaires » atteignaient un pic en septembre, la première attaque au couteau étant intervenue le 3 octobre, près de la porte des Lions dans la Vieille Ville de Jérusalem.[5]
Le contenu des 10 vidéos de cette campagne a évolué légèrement selon la Wilaya,  mais a souvent consisté en images de conquêtes passées – chevaux, cavalerie et scènes tirées du film de 2005 Kingdom of Heaven – et des avancées de l’Etat islamique. Les porte-parole de l’EI adressaient des vœux aux « soldats du Califat » aux moudjahidines et aux mouwahidoune[musulmans strictement monothéistes] en Palestine, les appelant à se lever et à intensifier leur lutte. Une vidéo de l’EI de Homs interrogeait : « Où sont les combattants du pays de Palestine ? » Une autre, de l’EI de Damas, représentait un Arabe israélien masqué, appelant, en hébreu, à la violence tant en Cisjordanie [qualifiée de « rive islamique »] qu’à l’intérieur d’Israël.
On a bien entendu assisté à une incitation et à une glorification locale considérable des attaques de la part des dirigeants politiques et religieux palestiniens, indépendamment de tout ce que disait l’Etat islamique. Et alors que les attaques au couteau se poursuivaient en 2016, il ne semble pas y avoir eu de large « secousse », ni de nouvel élan après le lancement de la rafale de contenu en ligne de l’Etat islamique.
« Nous arrivons, ô Juifs » – image tirée d’une vidéo de l’EI en soutien à l’Intifada des couteaux palestinienne.
Les quatre autres campagnes de vidéos semblent avoir été encore plus ambitieuses, tentant de profiter de ce qu’elles percevaient comme une possibilité d’expansion. Le lancement le 1eroctobre 2015 des vidéos liées à la Somalie par les provinces de l’EI en Syrie, Irak, au Sinaï et au Yémen était pour le moins lié à des efforts effectifs d’une faction pro-EI de combattants au sein d’Al-Shabaab, visant à attirer l’attention.[6] En sus des sept vidéos, la campagne incluait une campagne coordonnée sur Twitter, sous le hashtag en arabe #O_Toi_Moudjahid_en_Somalie, les comptes pro-EI twittant des contenus appelant à soutenir les combattants d’Al-Shabaab, ainsi que des attaques contre Al-Qaïda et son chef Ayman Al-Zawahiri. Une huitième vidéo sur la Somalie, unique contribution de l’EI en Afrique occidentale [Boko Haram], a été diffusée plus tard que les autres.[7]
Tweet d’un partisan de l’EI, dans le cadre de la campagne sur la Somalie en octobre 2015
A ce jour, la faction pro-EI de combattants en Somalie semble être restée assez modeste, si modeste qu’elle n’est pas encore désignée comme une Wilaya de l’EI. Alors qu’un dirigeant important, anciennement basé à Londres, Abdul Qadir Mumin, a prêté allégeance à l’Etat islamique le 23 octobre, des sources sécuritaires somaliennes estiment que l’EI ne pourrait compter sur la loyauté que de moins de 10 % des combattants d’Al-Shabab. [8] Le succès a été limité, et la faction pro-Al-Qaïda dominante d’Al-Shabab a pourchassé et tué plusieurs jeunes renégats pro-EI. Une attaque potentiellement de grande ampleur contre un autobus kenyan par la faction de l’EI a été contrecarrée en décembre 2015. [9]Il en va apparemment de même d’une possible attaque à l’anthrax par l’EI en Somalie.[10]Les dirigeants de l’EI en Somalie ont pour l’instant été incapables d’organiser des attaques aussi spectaculaires que le massacre du centre commercial Westgate en 2013 ou l’attaque contre l’université de Garissa en 2015, menés par Al-Shabab.[11] La plus vaste campagne vidéo à ce jour était probablement celle lancée le 16 décembre 2015, visant l’Arabie saoudite.[12]
Bien entendu, l’Arabie saoudite était et demeure un objectif essentiel de l’EI et d’Al-Qaïda, et la campagne a coïncidé avec le lancement de la « coalition islamique » dirigée par l’EI, censée coordonner la lutte des nations musulmanes contre les « organisations terroristes».[13] Six GB de contenus de la campagne anti-saoudienne de l’EI ont été mis en ligne sur un CD téléchargeable par la Fondation médias Al-Battar le 28 décembre. Il comportait deux vidéos, huit articles et 50 posters.
Le CD média d’Al-Battar Media comportant 6 GB de contenu anti-saoudien
En sus de la contribution d’Al-Battar, un total de 15 vidéos, d’une durée allant de cinq à 30 minutes, émanant des provinces de l’EI en Syrie, Irak, Libye, Sinaï et Yémen ont appelé les Saoudiens à ouvrir les yeux sur la supposée traîtrise, apostasie et la corruption de la famille régnante Al-Saoud [qu'ils ont qualifiée de manière insultante d'Al-Saloul, les «infiltrés »]. Les vidéos ont aussi appelé à suivre la tradition islamique et à expulser tous les non-musulmans de la Péninsule arabique, et à lancer une guerre ethnique totale contre la population chiite du Royaume. L’un des orateurs de la vidéo Anbar de l’EI a appelé à tuer les infidèles résidant au sein de la population locale : « Ils sont parmi vous et dans vos rues, il n’y a pas de moyen plus simple de les tuer et il n’y a rien de plus délicieux que de verser leur sang, aussi tuez les polythéistes partout où vous les trouverez… » Un autre a observé que les Al-Saoud étaient encore plus diaboliques que les chrétiens et les juifs.
Là encore, le caractère démesuré du lancement d’une telle quantité de contenus sur un seul sujet ne semble pas avoir été payant. Cette saturation de l’espace des médias sociaux djihadistes n’a pas entraîné un quelconque pic des attaques ou des serments de loyauté envers l’Etat islamique. Il y a peut-être eu une sorte de dynamique interne en jeu aussi, du fait de la compétition constante à l’encontre d’AQPA et du sentiment que l’Arabie saoudite était de plus en plus vulnérable, sous le règne du souverain âgé, le roi Salman. Une partie de l’attrait que suscite l’EI est aussi due au fait que l’Arabie saoudite est à la fois un lieu qui connaît une affinité avec le discours de l’EI et un acteur central du combat contre l’Etat islamique.[14] Les attaques de l’EI contre l’Arabie saoudite semblent être restées plus ou moins constantes au cours de l’année écoulée, avec une attaque en moyenne tous les 12 jours.[15]
L’offensive sur les médias du 19 janvier 2016 contre les pays d’Afrique du Nord a été orchestrée sous le hashtag #Al-Maghreb_al_Islami. Les 11 vidéos provenant des Wilayat de Syrie, d’Irak et du Sinaï ont amalgamé les dirigeants du Maroc, d’Algérie, de Tunisie et de Libye comme étant des marionnettes des anciennes puissances coloniales, comme mettant en œuvre une « occupation indirecte » et comme des tyrans auxquels il convient de s’opposer pour les détrôner et, comme la Somalie, ont encouragé les supporters d’Al-Qaïda à transférer leur loyauté en faveur du Califat de l’EI plus prometteur.[16] Plusieurs vidéos ont observé que l’Afrique du Nord avait été le tremplin historique de la conquête de l’Europe occidentale.
Vidéo de l’EI Damas sur l’Afrique du Nord et la conquête de l’Europe
L’Etat islamique a également attaqué les dirigeants religieux de ces pays, en se concentrant spécifiquement sur ceux de l’islam soufi au Maroc. Le ton amer adopté envers les Soufis, la condamnation de leurs pratiques comme étant non-islamiques et l’appel à la destruction de leurs tombeaux a semblé parfois surpasser les attaques au vitriol dirigées contre les dirigeants. Parmi les accusations lancées contre le roi du Maroc Mohammed VI, figure celle qu’il avait pardonné et expulsé un pédophile espagnol en 2013, décision qui avait suscité des émeutes au Maroc.[17] Le pédophile a désormais été qualifié de « croisé » par l’EI.
La dernière campagne de grande échelle, lancée le 5 mai, était celle en soutien de la franchise de l’EI dans le Sinaï et cherchait à rattacher l’action de cette faction, « le califat », le régime du président égyptien Abd Al-Fattah Al-Sissi, les juifs et Jérusalem. Cette campagne a également rivalisé avec celle contre l’Arabie saoudite en termes de nombre de vidéos publiées, avec un total de 14 émanant des provinces de l’EI en Syrie, Irak et Libye. De fait, plusieurs vidéos ont abordé l’angle israélo-saoudien, capitalisant sur la récente visite du Roi Salman et les informations faisant état d’un projet de construction d’un pont reliant le royaume saoudien et l’Egypte par-dessus le golfe d’Aqaba. Elles soulignaient que les juifs allaient manipuler lesSaloul pour construire ce pont, mais que les moudjahidines l’utiliseraient pour conquérir l’Arabie.
Une vidéo typique de cette campagne, comme celle de la branche Al-Jazeera de l’EI [région située entre Tal Afar et Sinjar en Irak], a commencé par de nouvelles images [y compris celles de la chaîne Al-Jazeera] accusant l’armée égyptienne de crimes de guerre dans le Sinaï, supposément en ciblant des maisons, des mosquées et des véhicules civils. Elle faisait l’éloge des « lions du Sinaï qui combattent les chiens d’Al-Sissi » et, comme beaucoup d’autres vidéos de l’EI, représentait un combattant local parlant à la caméra, louant l’Etat islamique et encourageant son public à agir pour soutenir l’EI.
De manière peu étonnante, une autre cible dans les vidéos du Sinaï, mis à part le gouvernement égyptien et Israël, était l’opposition égyptienne, en particulier les Frères musulmans. Dans ce narratif, le tyran Moubarak a été remplacé par le tyran Morsi, qui est à son tour remplacé par le tyran Al-Sissi. La campagne sur l’Egypte de l’EI était vaste et impressionnante, mais pas sans précédent.[18]
Une vidéo de la Wilayat Al-Khayr de l’EI soutenant les appels de l’EI-Sinaï qualifiant le président Morsi de « tyran des Ikhwan » [c.-à-d. des Frères musulmans]
Au-delà du travail de publicité autour de leurs propres activités, ces six campagnes médiatiques intensives comportant des ensembles de vidéos sont une tentative de projection de leur puissance de propagande. Malgré leurs résultats apparemment limités, les experts médiatiques de l’Etat islamique doivent les considérer comme étant apparemment utiles pour saturer la djihadosphère et tenter de créer des possibilités et susciter de nouvelles opérations dans des endroits où ils estiment qu’il existe un potentiel de croissance, débauchant des recrues d’Al-Qaïda et fragilisant les régimes en place.
Ces campagnes soulignent aussi la relative hiérarchie existant dans l’univers de l’Etat islamique, la plupart des vidéos produites provenant du cœur de l’EI en Syrie et en Irak, et le Yémen, la Libye et la Syrie ne faisant que des contributions occasionnelles. Tout ce contenu est en arabe [à l'exception d'un orateur s'exprimant en hébreu] destiné au public arabophone considéré comme essentiel. Les branches non arabes de l’EI, comme Boko Haram ou Khorasan, ont fait peu ou pas de contribution. L’étonnante conquête de Mossoul par l’EI en juin 2014 était essentiellement soutenue par une vidéo, longue et ambitieuse.
[19] Tout comme les commandants des sous-marins allemands à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’environnement médiatique de l’Etat islamique n’est plus aussi permissif que celui des premiers jours du conflit. [20] Une vidéo de décapitation en 2016 ne suscite pas le même choc et n’a pas la même valeur de nouveauté qu’il y a deux ans. Et si cette sorte de campagne intensive peut sembler exagérée, cela ressemble à un joueur de base-ball ou de basket qui fait des efforts multiples pour recréer l’effet d’un succès passé, en réalisant de nombreux tirs ou en frappant la balle. Même si aucune de ces vidéos n’est aussi longue que celle de mai 2014 intitulée « Le cliquetis des épées, Numéro 4 », l’EI espère être en mesure d’utiliser les synergies entre le monde virtuel et le monde réel dans certains domaines bien spécifiques. Mettant à profit le désarroi dans lequel est plongée la région, ils espèrent qu’en continuant d’essayer, ils finiront par réussir.
* Alberto M. Fernandez est vice-président de MEMRI.
Notes :
[3] Enquête et analyse n° 1187 de MEMRI, The Islamic State’s Frantic Response To The Wave Of Refugees Fleeing Syria, 28 septembre 2015.
[4] Csmonitor.com, 21 septembre 2016.
[5]  Enquête et analyse n° 1187 de MEMRI, ISIS Campaign: Encouraging Palestinians To Carry Out Lone Wolf Attacks, 20 octobre 2015.
[7] Breitbart.com, 15 octobre 2015.
[8] CNN.com, 23 octobre 2015.
[10] Dailysignal.com, 6 mai 2016.
[11] Independent.co.uk, 24 décembre 2015.
[13] Aljazeera.com, 15 décembre 2015.
[14] Foreignpolicy.com, 10 septembre 2015.
[15] Awsat.com, 2 mai 2016.
[17] Reuters.com, 5 août 2013.
[18] Huffington Post, 12 mai 2016.
[19] Jihadica.com, 19 mai 2014.
[20] Thecipherbrief.com, 9 mars 2016.

lundi 23 février 2015

Quel est l’objectif de l’État islamique à travers la diversification de ses contenus communicationnels ?

LE FIGARO – Vidéos très techniques, magazine professionnel, et maintenant une chanson en français, «Tends ta main pour l’allégeance»…. Quel est l’objectif de l’État islamique à travers la diversification de ses contenus communicationnels?
MATHIEU SLAMA* – Ce qu’il faut d’abord dire, c’est que cette diversification témoigne d’une structure extrêmement organisée. L’État islamique s’appuie pour toute sa propagande sur une société de production qu’elle a créée, Al-Furqan Media, qui dirige et coordonne toutes ses actions de communication: vidéos, magazines, communiqués, utilisation des réseaux sociaux… Cette professionnalisation doit d’ailleurs beaucoup à l’arrivée progressive de recrues européennes. Un djihadiste allemand, Abou Talha al-Almani, un ancien rappeur dans son pays, aurait joué un rôle majeur dans cette évolution. Mais d’autres aussi.
Capture d'écran de la chanson «Tends ta main pour l'allégeance», nasheed (poème musical) invitant les musulmans français à quitter leur pays pour réjoindre les terres de l'Etat islamique.
Ce qui est encore plus intéressant, c’est qu’à côté d’Al Furqan, l’État islamique a lancé en mai 2014 une nouvelle société de média, Al-Hayat, dont la propagande est exclusivement destinée au public occidental. Ils ont des branches par pays: une en Allemagne, une en Angleterre… et une en France. La communication venant d’Al-Hayat est faite en anglais ou dans d’autres langues européennes.
On a donc affaire à un groupe qui pense sa communication de façon globale et ciblée et qui a les moyens de la mettre en œuvre à travers une organisation très structurée. En diversifiant les supports et les outils, le but est très clair: maximiser la puissance de frappe de sa communication et des messages qu’il véhicule.
Les vidéos, les magazines ou encore la chanson qui vient d’être diffusée ont l’avantage de transmettre un message contrôlé par l’état-major de l’EI. A côté de cela, les membres de l’EI ont une liberté très grande dans l’usage qu’ils font des réseaux sociaux (sur Twitter, Instagram, mais aussi sur des plateformes comme ask.fm ou encore le réseau social russe VK), malgré des restrictions imposées récemment pour éviter des erreurs stratégiques comme le dévoilement d’informations confidentielles. La grande force de l’État islamique, c’est que chacun de ses membres est un ambassadeur de la cause sur Internet.
Mélange de codes hollywoodiens et de culture arabo-musulmane, de professionnalisme et d’archaïsme…. Comment qualifier la propagande de Daech? Quels en sont les inspirations?
La propagande de Daech utilise en effet les codes occidentaux. On observe depuis le film «Le Choc des épées IV», diffusée en juin 2014, une maîtrise de plus en plus grande du langage cinématographique, avec comme aboutissement un film absolument fondateur pour la mythologie de l’État islamique: Flames of War, sorti en septembre 2014. Ce film de guerre, qui retrace les conquêtes territoriales de l’EI, fait état d’une maîtrise de la mise en scène et du montage saisissante. Ralentis permanents, filtres de caméras, séquences en vision nocturne, effets spéciaux… Il est aussi accompagné d’une voix off (en anglais) qui raconte au passé ce qui se passe à l’écran. J’insiste sur l’utilisation du passé car il s’agit bien, pour l’EI, de construire un grand récit fondateur et ainsi toute une mythologie. On peut comparer cela avec ce que fait, toute chose égale par ailleurs, l’armée américaine qui fournit du matériel et des conseils aux producteurs et réalisateurs de certains films de guerre: ils savent que le medium cinématographique est un vecteur de séduction, d’attraction et d’influence considérable.
L’inspiration est donc très nettement occidentale. Le message est peut-être archaïque, mais la manière de le transmettre est ultra-moderne et contemporain.
Dans les contenus s’adressant à la France, Daech propage un double discours: tantôt un appel à hijra («Émigre vers ta terre», «Tends ta main vers l’allégeance», entend-on dans la chanson), tantôt un appel à imiter Coulibaly en commettant des attaques sur le sol français. Quel est le véritable objectif de la propagande de Daech en France? A quel public s’adresse-t-elle?
Al-Baghdadi l’a dit lui-même dans un communiqué: le premier devoir des musulmans est d’émigrer en terre musulmane, donc au sein de l’État islamique. C’est l’objectif numéro un de l’EI: n’oublions pas qu’il s’agit d’une organisation dont tout le fonctionnement est tourné vers la guerre qui est son état naturel et permanent. Pour faire la guerre, il faut des troupes, et il faut donc recruter.
Le fait que l’État islamique cible tout particulièrement dans sa communication des pays comme la France, l’Allemagne, la Belgique ou encore l’Angleterre n’est pas un hasard. Ils savent qu’il y a dans ces pays un vivier de recrutement extrêmement important. En France par exemple, les messages ciblent très clairement les
Le dernier numéro du magazine de l'Etat islamique cible la France.
musulmans radicalisés de banlieue, même s’ils touchent aussi des régions moins urbaines comme le cas Maxime Hauchard (jeune normand devenu bourreau de Daech) nous l’a montré. Il est d’ailleurs frappant de lire, dans le dernier numéro du magazine français de l’État islamique Dar-al-Islam, une rhétorique violemment antisémite et complotiste, avec un discours sur la décadence de la France qui peut avoir une résonnance particulière dans les banlieues françaises.
L’appel à commettre des attentats est également présent dans la propagande de l’EI, mais je crois qu’il est secondaire. C’est si l’on peut dire la «seconde option», si l’émigration n’est pas possible. Je pense qu’on peut comprendre ce discours dans le contexte plus large de la compétition avec al-Qaida: il y a aussi une notion de concurrence entre les groupes terroristes et les attentats sont un moyen d’affirmer son leadership sur la scène djihadiste internationale. On a vu la manière dont al-Qaida au Yemen s’est empressé de revendiquer l’attentat deCharlie Hebdo.
En Libye comme en Syrie, on retrouve les mêmes codes sur les vidéos de Daech (pyjamas orange, drapeau de l’EI, costumes noirs…). L’État islamique est-il en train de se transformer en «marque» qui se «franchise» dans le monde entier?
L’État islamique a, pour utiliser un langage de la communication et du marketing, une «identité de marque» extrêmement travaillée. Al-Qaida était représenté par la personnalité ultra-charismatique et quasi-mythologique deBen Laden (qui est d’ailleurs également un modèle pour l’Etat islamique), mais n’avait pas de véritable identité de marque. Le logo et les emblèmes étaient peu reconnaissables. L’État islamique se fonde sur des symboles très forts et présents sur tous les supports de communication: le drapeau noir, bien-sûr, ou encore un slogan repris par tous ses partisans sur les réseaux sociaux et dans les vidéos («baqiya», qui veut dire «rester» – autrement dit l’État islamique est là pour toujours). Tout cela est très emblématique et peut produire un effet de fascination.
Il y a aussi une image saisissante qui revient régulièrement dans les vidéos et supports de propagande de l’EI: un soldat qui marche en haut d’une colline, le drapeau de l’EI sur l’épaule, avec en arrière-plan une immense plaine. L’État islamique a compris la puissance de mobilisation des symboles.
Mathieu Slama est communiquant, spécialiste de la communication de crise.
http://www.lefigaro.fr/international/2015/02/18/01003-20150218ARTFIG00299--l-etat-islamique-a-une-identite-de-marque-extremement-travaillee.php#xtor=AL-155-[Facebook]

La société islamiste du spectacle : Daech est constitué de professionnels, pas « que » de cinglés hystériques

Il y a le ciel, le soleil et la mer — et une longue, très longue file d’hommes habillés en orange (rappel probable de la tenue imposée à Guantanamo et plus généralement dans les prisons US) escortés par des militants de l’Etat islamique vêtus de noir — agréable contraste pour l’œil. Ciel fuligineux, soigneusement dramatique — colère céleste. Plan d’ensemble, puis montage rapide et serré, style actualités américaines. Gros plans sur les visages terrorisés des prisonniers. L’un des tueurs s’adresse à la caméra — à nous à travers la caméra — en anglais, avec un très léger accent arabe.
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Histoire de dire deux ou trois choses essentielles. Puis on pousse les prisonniers la face sur le sable, et on les décapite tous, avant de poser les têtes coupées sur les torses des victimes. La mer se teinte de rouge — écho, précise le commentateur, des vagues dans lesquelles vous avez jeté le corps d’Oussama Ben Laden. Tit for tat.
Très beau, très esthétique, remarque en grinçant Hussein Ibish, qui travaille sur la « Palestine » pour les Américains et qui raconte la scène pour le New York Times. Société du spectacle au paroxysme de son pouvoir : Les terroristes ont parfaitement assimilé les codes de la représentation occidentale, avec un arrière-plan oriental de théâtre de la cruauté qui n’aurait pas déplu à Antonin Artaud.
D’où le goût de ces jeunes gens pour les supplices spectaculaires — un pilote jordanien brûlé vif il y a quinze jours, et hier, 43 personnes, à Al-Baghdadi, en Irak, exécutées en groupe de la même façon.
Le sadisme est d’abord mise en scène.
Sur des gosses nourris de jeux vidéo et en perte de réel, ça fait son petit grand effet.
Sur les tueurs en série qui hésitent ici à passer à l’acte, c’est irrésistible.
Et les spécialistes de nous expliquer que derrière ces vidéos distillées avec un doigté remarquable — les fous de (leur) dieu alimentent l’hydre insatiable des médias mondiaux —, il y a une stratégie très clairement pensée, la volonté de faire croire aux musulmans du monde entier que le leader de « l’Etat islamique », Abou Bakr al-Baghdadi, est le « Mahdi ». L’envoyé qui remettra le Califat à l’ordre du jour.
En attendant mieux — la chute de la seconde Rome et l’extermination des Roumis.
Curieusement, l’Elysée a « oublié », en condamnant (!) cette exécution de masse, que les Egyptiens décapités étaient chrétiens. Bourde, comme veut le croire TF1, ou volonté imbécile de ne pas jeter d’huile sur le feu…
Ce gouvernement se soucie prioritairement de communication, il devrait prendre des cours auprès de Daech.
Toutes les vidéos expédiées par l’Etat islamique sont réalisées avec le même soin.
Il est temps de se dire qu’il s’agit de professionnels, pas de cinglés hystériques. De gens qui maîtrisent parfaitement leur propos et leur action, les codes de couleurs et les symboles. 
Qui ont un plan précis : Le bord de mer signifie que l’on va passer de l’autre côté, et le commentateur dit clairement que l’exécution de ces 21 chrétiens coptes témoigne de l’ambition de « conquérir Rome » : Dois-je rappeler que les « barbares » qui ont dévasté la capitale de l’Empire, au Vème siècle, n’étaient pas du tout des excités, mais des peuples organisés qui, simplement, ne parlaient pas latin — encore que nombre d’entre eux le baragouinaient assez bien, vu que les échanges entre l’Empire pourrissant et ses futurs vainqueurs étaient fréquents, et que nombre de guerriers hirsutes avaient servi dans les armées romaines. Une civilisation en chassait une autre, et il fallait tout le détachement de Saint Augustin pour considérer que l’écroulement des empires est un épiphénomène face à la permanence de Dieu.
Tous les raids que lancent les aviations occidentales — ou les missiles, ou les drones — contre ces combattants ne font que renforcer leur certitude : L’Occident ne sait pas se battre.
Technologie contre ressources humaines : Ça ne marche pas plus à la guerre — remember Viet Nam — qu’à l’Ecole, où certains s’imaginent que des écrans peuvent remplacer les profs. C’est sur le terrain que ça doit se passer. On a bien été capable, pour faire plaisir à Bernard-Henri Lévy (curieusement silencieux ces temps-ci) de virer Kadhafi.
Face à ce qui est en train de devenir le plus grand rassemblement de volontaires depuis la guerre d’Espagne, il faut évidemment aller sur le terrain, et régler la question comme Lord Kitchener régla jadis celle de l’Etat islamique installé au Soudan par un autre Mahdi, à la fin du XIXème siècle.
Ou comme les Romains, à l’époque de leur expansion, ont réglé la question carthaginoise. Obama vient de demander au Congrès (qui ne lui est pas favorable) la permission d’engager les troupes au sol.
Les Français se cantonnent dans des opérations marginales au Mali — alors qu’il s’agit de toute évidence d’un plan mondial, concerté, qui du Nigéria aux frontières turques pousse ses pions en même temps.
Y aller présente pas mal de risques — entre autres celui que la cinquième colonne (à laquelle les attentats de janvier donnent une réalité qui devrait convaincre les plus optimistes — ce ne sont pas des « loups solitaires », mais des gens organisés envoyés en mission) passe ici à l’action.
Mais enfin, de toute façon, on y est. Des attentats, il y en aura bien d’autres, tout le monde le sait, particulièrement les forces de l’ordre, qui en sont toujours à se disputer entre services de renseignement rivaux.
Dans six mois, l’Etat islamique sera devenu une force irrésistible, qui emportera le Moyen-Orient — ils ne sont pas fous, ils évitent soigneusement Israël — et l’Afrique du Nord. Demain, la Tunisie. Après-demain…
Les télés occidentales vont adorer — jusqu’à ce qu’un voile noir portant le nom d’Allah occupe leurs lucarnes. Il ne sera même plus temps de faire notre soumission, comme le raconte Houellebecq avec une ironie cynique. Nous serons tous morts.
Ce n’est pas la maîtrise de la kalachnikov qui me fait croire cela, c’est la maîtrise de la caméra.
À qui contrôle les médias il n’est rien d’impossible.
*Photo : Karl-Ludwig Poggemann.
Source : Causeur, par Jean-Paul Brighelli