mardi 24 mai 2016

Opportunité ou nécessité ? La stratégie des vidéos en série de l’Etat islamique

Par Alberto M. Fernandez *
Le phénomène que représente l’Etat islamique (EI) sur des médias sociaux semble avoir atteint son point culminant début 2015. [1] L’intensité et le caractère adaptable des activités médiatiques de l’EI demeurent impressionnants, mais les efforts déployés par des sociétés médiatiques, l’application de la loi et les conséquences des attaques aériennes de la Coalition ont compliqué la communication de l’Etat islamique. Même si aucune de ces mesures n’avait été prise, l’EI affronterait tout de même des obstacles que beaucoup rencontrent dans notre culture de l’éphémère : la nécessité de fournir constamment de nouveaux contenus et d’attirer l’attention sur un marché très perturbé.
Le fait que l’EI augmente « en flèche » la production de contenus vidéo ciblés après chaque attentat important, comme celui de Paris en novembre 2015 ou de Bruxelles en mars 2016, n’est pas vraiment surprenant.[2] Dans ces circonstances, le « succès » génère des vidéos en série, commentaires, de nouveaux hashtags, destinés à focaliser l’attention et à susciter le maximum de publicité à partir d’un acte terroriste. Cette relation avec un attentat et le suivi médiatique constituent la « Propagande de l’acte » à une échelle industrielle.
Plus intéressante est la manière dont l’EI, à six occasions, entre septembre 2015 et mai 2016, s’est empressé de produire une campagne médiatique ciblée en arabe, caractérisée par la publication synchronisée de multiples vidéos provenant des différentes Wilayat (provinces) de l’EI, focalisées sur un sujet spécifique, non directement lié à une opération de premier plan.
Ces six campagnes médiatiques ciblées étaient les suivantes :
-         Les réfugiés syriens (septembre 2015)
-         La Somalie (octobre 2015)
-         « L’Intifada des couteaux » en Palestine (octobre 2015)
-         L’Arabie saoudite (décembre 2015)
-         Le « Maghreb islamique » ou l’Afrique du Nord (janvier 2016)
-         Le Sinaï (mai 2016)
L’organisation autour d’un thème spécifique n’est pas nouvelle, bien entendu. L’une des tactiques que l’EI a empruntées à la Révolution syrienne est la tradition des “Vendredis hashtag”. Le califat naissant à l’été 2014 utilisait les hashtags comme #CalamityWillBefalltheUS [une calamité frappera les Etats-Unis] pour coordonner des tempêtes sur Twitter. Les campagnes étudiées ici étaient plus  focalisées et se déroulaient à un moment où les ressources médiatiques encore considérables à la disposition de l’Etat islamique étaient déjà sur le déclin.
Deux de ces campagnes – celle sur le flux de réfugiés syriens atteignant l’Europe et la tentative de surfer sur la série d’attentats meurtriers palestiniens contre des Israéliens – sont clairement des tentatives pour influer, ou tirer avantage de nouveaux événements, totalement déconnectés de l’Etat islamique, mais que l’EI pense être importants en eux-mêmes. En dépit des prouesses médiatiques tant vantées de l’organisation, aucune campagne, en apparence, ne semble avoir été particulièrement réussie.
La campagne sur les réfugiés syriens, lancée le 16 septembre 2015 et organisée sous le hashtag « Réfugiés vers où ? » (#لاجئون_إلى_أين) comportait 13 vidéos publiées par les provinces de l’EI en Syrie, Irak et au Yémen.[3] La campagne cherchait à inciter les réfugiés à ne pas fuir vers l’Occident infidèle, mais à choisir plutôt une voie plus digne en émigrant dans l’Etat islamique. Les réfugiés fuyant en Occident étaient décrits comme en danger de subir une plus grande humiliation et de mauvais traitements dans le Pays de l’incroyance (Dar al-Kufr), y compris le fait de risquer d’être christianisés (avec des illustrations montrant le Vatican et le pape François).
S’il est clair que l’EI a utilisé le flux de réfugiés syriens pour infiltrer des agents terroristes en Europe occidentale, il n’y a pas de preuve que la propagande ait de quelque manière dissuadé la masse de Syriens désespérés de tenter de trouver refuge en Europe occidentale. Le fait que les Syriens musulmans sunnites, censés représenter le cœur démographique de l’EI, continuent de tenter de fuir, constitue un rejet flagrant des menaces et des flatteries de l’Etat islamique.[4]
Si le blitz médiatique de l’EI autour des réfugiés syriens avait voulu créer un récit médiatique négatif en sa faveur, le contenu lié à l’Intifada des couteaux à partir du 19 octobre 2015 a tenté d’associer l’EI à un développement local « positif » [du point de vue de l’EI]. L’EI s’est emparé relativement tard de cet événement,  alors que les troubles et les attaques de « loups solitaires » atteignaient un pic en septembre, la première attaque au couteau étant intervenue le 3 octobre, près de la porte des Lions dans la Vieille Ville de Jérusalem.[5]
Le contenu des 10 vidéos de cette campagne a évolué légèrement selon la Wilaya,  mais a souvent consisté en images de conquêtes passées – chevaux, cavalerie et scènes tirées du film de 2005 Kingdom of Heaven – et des avancées de l’Etat islamique. Les porte-parole de l’EI adressaient des vœux aux « soldats du Califat » aux moudjahidines et aux mouwahidoune[musulmans strictement monothéistes] en Palestine, les appelant à se lever et à intensifier leur lutte. Une vidéo de l’EI de Homs interrogeait : « Où sont les combattants du pays de Palestine ? » Une autre, de l’EI de Damas, représentait un Arabe israélien masqué, appelant, en hébreu, à la violence tant en Cisjordanie [qualifiée de « rive islamique »] qu’à l’intérieur d’Israël.
On a bien entendu assisté à une incitation et à une glorification locale considérable des attaques de la part des dirigeants politiques et religieux palestiniens, indépendamment de tout ce que disait l’Etat islamique. Et alors que les attaques au couteau se poursuivaient en 2016, il ne semble pas y avoir eu de large « secousse », ni de nouvel élan après le lancement de la rafale de contenu en ligne de l’Etat islamique.
« Nous arrivons, ô Juifs » – image tirée d’une vidéo de l’EI en soutien à l’Intifada des couteaux palestinienne.
Les quatre autres campagnes de vidéos semblent avoir été encore plus ambitieuses, tentant de profiter de ce qu’elles percevaient comme une possibilité d’expansion. Le lancement le 1eroctobre 2015 des vidéos liées à la Somalie par les provinces de l’EI en Syrie, Irak, au Sinaï et au Yémen était pour le moins lié à des efforts effectifs d’une faction pro-EI de combattants au sein d’Al-Shabaab, visant à attirer l’attention.[6] En sus des sept vidéos, la campagne incluait une campagne coordonnée sur Twitter, sous le hashtag en arabe #O_Toi_Moudjahid_en_Somalie, les comptes pro-EI twittant des contenus appelant à soutenir les combattants d’Al-Shabaab, ainsi que des attaques contre Al-Qaïda et son chef Ayman Al-Zawahiri. Une huitième vidéo sur la Somalie, unique contribution de l’EI en Afrique occidentale [Boko Haram], a été diffusée plus tard que les autres.[7]
Tweet d’un partisan de l’EI, dans le cadre de la campagne sur la Somalie en octobre 2015
A ce jour, la faction pro-EI de combattants en Somalie semble être restée assez modeste, si modeste qu’elle n’est pas encore désignée comme une Wilaya de l’EI. Alors qu’un dirigeant important, anciennement basé à Londres, Abdul Qadir Mumin, a prêté allégeance à l’Etat islamique le 23 octobre, des sources sécuritaires somaliennes estiment que l’EI ne pourrait compter sur la loyauté que de moins de 10 % des combattants d’Al-Shabab. [8] Le succès a été limité, et la faction pro-Al-Qaïda dominante d’Al-Shabab a pourchassé et tué plusieurs jeunes renégats pro-EI. Une attaque potentiellement de grande ampleur contre un autobus kenyan par la faction de l’EI a été contrecarrée en décembre 2015. [9]Il en va apparemment de même d’une possible attaque à l’anthrax par l’EI en Somalie.[10]Les dirigeants de l’EI en Somalie ont pour l’instant été incapables d’organiser des attaques aussi spectaculaires que le massacre du centre commercial Westgate en 2013 ou l’attaque contre l’université de Garissa en 2015, menés par Al-Shabab.[11] La plus vaste campagne vidéo à ce jour était probablement celle lancée le 16 décembre 2015, visant l’Arabie saoudite.[12]
Bien entendu, l’Arabie saoudite était et demeure un objectif essentiel de l’EI et d’Al-Qaïda, et la campagne a coïncidé avec le lancement de la « coalition islamique » dirigée par l’EI, censée coordonner la lutte des nations musulmanes contre les « organisations terroristes».[13] Six GB de contenus de la campagne anti-saoudienne de l’EI ont été mis en ligne sur un CD téléchargeable par la Fondation médias Al-Battar le 28 décembre. Il comportait deux vidéos, huit articles et 50 posters.
Le CD média d’Al-Battar Media comportant 6 GB de contenu anti-saoudien
En sus de la contribution d’Al-Battar, un total de 15 vidéos, d’une durée allant de cinq à 30 minutes, émanant des provinces de l’EI en Syrie, Irak, Libye, Sinaï et Yémen ont appelé les Saoudiens à ouvrir les yeux sur la supposée traîtrise, apostasie et la corruption de la famille régnante Al-Saoud [qu'ils ont qualifiée de manière insultante d'Al-Saloul, les «infiltrés »]. Les vidéos ont aussi appelé à suivre la tradition islamique et à expulser tous les non-musulmans de la Péninsule arabique, et à lancer une guerre ethnique totale contre la population chiite du Royaume. L’un des orateurs de la vidéo Anbar de l’EI a appelé à tuer les infidèles résidant au sein de la population locale : « Ils sont parmi vous et dans vos rues, il n’y a pas de moyen plus simple de les tuer et il n’y a rien de plus délicieux que de verser leur sang, aussi tuez les polythéistes partout où vous les trouverez… » Un autre a observé que les Al-Saoud étaient encore plus diaboliques que les chrétiens et les juifs.
Là encore, le caractère démesuré du lancement d’une telle quantité de contenus sur un seul sujet ne semble pas avoir été payant. Cette saturation de l’espace des médias sociaux djihadistes n’a pas entraîné un quelconque pic des attaques ou des serments de loyauté envers l’Etat islamique. Il y a peut-être eu une sorte de dynamique interne en jeu aussi, du fait de la compétition constante à l’encontre d’AQPA et du sentiment que l’Arabie saoudite était de plus en plus vulnérable, sous le règne du souverain âgé, le roi Salman. Une partie de l’attrait que suscite l’EI est aussi due au fait que l’Arabie saoudite est à la fois un lieu qui connaît une affinité avec le discours de l’EI et un acteur central du combat contre l’Etat islamique.[14] Les attaques de l’EI contre l’Arabie saoudite semblent être restées plus ou moins constantes au cours de l’année écoulée, avec une attaque en moyenne tous les 12 jours.[15]
L’offensive sur les médias du 19 janvier 2016 contre les pays d’Afrique du Nord a été orchestrée sous le hashtag #Al-Maghreb_al_Islami. Les 11 vidéos provenant des Wilayat de Syrie, d’Irak et du Sinaï ont amalgamé les dirigeants du Maroc, d’Algérie, de Tunisie et de Libye comme étant des marionnettes des anciennes puissances coloniales, comme mettant en œuvre une « occupation indirecte » et comme des tyrans auxquels il convient de s’opposer pour les détrôner et, comme la Somalie, ont encouragé les supporters d’Al-Qaïda à transférer leur loyauté en faveur du Califat de l’EI plus prometteur.[16] Plusieurs vidéos ont observé que l’Afrique du Nord avait été le tremplin historique de la conquête de l’Europe occidentale.
Vidéo de l’EI Damas sur l’Afrique du Nord et la conquête de l’Europe
L’Etat islamique a également attaqué les dirigeants religieux de ces pays, en se concentrant spécifiquement sur ceux de l’islam soufi au Maroc. Le ton amer adopté envers les Soufis, la condamnation de leurs pratiques comme étant non-islamiques et l’appel à la destruction de leurs tombeaux a semblé parfois surpasser les attaques au vitriol dirigées contre les dirigeants. Parmi les accusations lancées contre le roi du Maroc Mohammed VI, figure celle qu’il avait pardonné et expulsé un pédophile espagnol en 2013, décision qui avait suscité des émeutes au Maroc.[17] Le pédophile a désormais été qualifié de « croisé » par l’EI.
La dernière campagne de grande échelle, lancée le 5 mai, était celle en soutien de la franchise de l’EI dans le Sinaï et cherchait à rattacher l’action de cette faction, « le califat », le régime du président égyptien Abd Al-Fattah Al-Sissi, les juifs et Jérusalem. Cette campagne a également rivalisé avec celle contre l’Arabie saoudite en termes de nombre de vidéos publiées, avec un total de 14 émanant des provinces de l’EI en Syrie, Irak et Libye. De fait, plusieurs vidéos ont abordé l’angle israélo-saoudien, capitalisant sur la récente visite du Roi Salman et les informations faisant état d’un projet de construction d’un pont reliant le royaume saoudien et l’Egypte par-dessus le golfe d’Aqaba. Elles soulignaient que les juifs allaient manipuler lesSaloul pour construire ce pont, mais que les moudjahidines l’utiliseraient pour conquérir l’Arabie.
Une vidéo typique de cette campagne, comme celle de la branche Al-Jazeera de l’EI [région située entre Tal Afar et Sinjar en Irak], a commencé par de nouvelles images [y compris celles de la chaîne Al-Jazeera] accusant l’armée égyptienne de crimes de guerre dans le Sinaï, supposément en ciblant des maisons, des mosquées et des véhicules civils. Elle faisait l’éloge des « lions du Sinaï qui combattent les chiens d’Al-Sissi » et, comme beaucoup d’autres vidéos de l’EI, représentait un combattant local parlant à la caméra, louant l’Etat islamique et encourageant son public à agir pour soutenir l’EI.
De manière peu étonnante, une autre cible dans les vidéos du Sinaï, mis à part le gouvernement égyptien et Israël, était l’opposition égyptienne, en particulier les Frères musulmans. Dans ce narratif, le tyran Moubarak a été remplacé par le tyran Morsi, qui est à son tour remplacé par le tyran Al-Sissi. La campagne sur l’Egypte de l’EI était vaste et impressionnante, mais pas sans précédent.[18]
Une vidéo de la Wilayat Al-Khayr de l’EI soutenant les appels de l’EI-Sinaï qualifiant le président Morsi de « tyran des Ikhwan » [c.-à-d. des Frères musulmans]
Au-delà du travail de publicité autour de leurs propres activités, ces six campagnes médiatiques intensives comportant des ensembles de vidéos sont une tentative de projection de leur puissance de propagande. Malgré leurs résultats apparemment limités, les experts médiatiques de l’Etat islamique doivent les considérer comme étant apparemment utiles pour saturer la djihadosphère et tenter de créer des possibilités et susciter de nouvelles opérations dans des endroits où ils estiment qu’il existe un potentiel de croissance, débauchant des recrues d’Al-Qaïda et fragilisant les régimes en place.
Ces campagnes soulignent aussi la relative hiérarchie existant dans l’univers de l’Etat islamique, la plupart des vidéos produites provenant du cœur de l’EI en Syrie et en Irak, et le Yémen, la Libye et la Syrie ne faisant que des contributions occasionnelles. Tout ce contenu est en arabe [à l'exception d'un orateur s'exprimant en hébreu] destiné au public arabophone considéré comme essentiel. Les branches non arabes de l’EI, comme Boko Haram ou Khorasan, ont fait peu ou pas de contribution. L’étonnante conquête de Mossoul par l’EI en juin 2014 était essentiellement soutenue par une vidéo, longue et ambitieuse.
[19] Tout comme les commandants des sous-marins allemands à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’environnement médiatique de l’Etat islamique n’est plus aussi permissif que celui des premiers jours du conflit. [20] Une vidéo de décapitation en 2016 ne suscite pas le même choc et n’a pas la même valeur de nouveauté qu’il y a deux ans. Et si cette sorte de campagne intensive peut sembler exagérée, cela ressemble à un joueur de base-ball ou de basket qui fait des efforts multiples pour recréer l’effet d’un succès passé, en réalisant de nombreux tirs ou en frappant la balle. Même si aucune de ces vidéos n’est aussi longue que celle de mai 2014 intitulée « Le cliquetis des épées, Numéro 4 », l’EI espère être en mesure d’utiliser les synergies entre le monde virtuel et le monde réel dans certains domaines bien spécifiques. Mettant à profit le désarroi dans lequel est plongée la région, ils espèrent qu’en continuant d’essayer, ils finiront par réussir.
* Alberto M. Fernandez est vice-président de MEMRI.
Notes :
[3] Enquête et analyse n° 1187 de MEMRI, The Islamic State’s Frantic Response To The Wave Of Refugees Fleeing Syria, 28 septembre 2015.
[4] Csmonitor.com, 21 septembre 2016.
[5]  Enquête et analyse n° 1187 de MEMRI, ISIS Campaign: Encouraging Palestinians To Carry Out Lone Wolf Attacks, 20 octobre 2015.
[7] Breitbart.com, 15 octobre 2015.
[8] CNN.com, 23 octobre 2015.
[10] Dailysignal.com, 6 mai 2016.
[11] Independent.co.uk, 24 décembre 2015.
[13] Aljazeera.com, 15 décembre 2015.
[14] Foreignpolicy.com, 10 septembre 2015.
[15] Awsat.com, 2 mai 2016.
[17] Reuters.com, 5 août 2013.
[18] Huffington Post, 12 mai 2016.
[19] Jihadica.com, 19 mai 2014.
[20] Thecipherbrief.com, 9 mars 2016.

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