mardi 25 octobre 2016

Combien de fois faut-il reprendre Mossoul ?

A propos de l’auteur

Magali Marc a été directrice des communications dans diverses ONG tout en complétant une Maîtrise et un Doctorat en Science politique à l’Université de Montréal.
Elle a enseigné la Sociologie du Québec ainsi que l’Histoire de la Constitution canadienne dans un collège bilingue de Montréal pendant plus de dix ans.
Elle a publié de nombreux articles et textes d’opinion dans diverses revues à Montréal.
Elle est l’auteur d’un cahier pédagogique d’histoire pour le Secondaire V, Les Défis du XXe siècle (2013, LIDEC éditeur).

Obama a décidé de «reprendre Mossoul» à l’État Islamique pour faire mousser sa légende et pour aider Hillary à accéder à la Maison-Blanche.

Si seulement c’était aussi simple…

Bref Portrait de Mossoul

Mossoul est une ville du nord de l’Irak, située sur les rives du Tigre, à environ 350 km au nord de Bagdad et à une centaine de kilomètres des frontières syrienne et turque.
La ville compte environ 1,5 million d’habitants, ce qui en fait la deuxième ville irakienne en termes de population, après Bagdad.
C’est là que sont situées les ruines de l’ancienne Ninive et que se trouvait la grande bibliothèque d’Assourbanipal, la première bibliothèque au monde, où les archéologues ont découvert le texte littéraire le plus ancien du monde, L’Épopée de Gilgamesh. Des textes littéraires et savants ont été retrouvés par les Britanniques au 19e siècle dans les ruines des palais de la Ville Haute de l’ancienne capitale assyrienne.
Mossoul fut prise en 641 par les Arabes et devint le principal pôle commercial de la région en raison de son emplacement, au carrefour des routes de caravanes entre la Syrie et la Perse.
C’est à Mossoul que se situait le monastère Saint-Élie, bâti entre 582 et 590, le plus ancien édifice chrétien d’Irak, qui a été démoli en 2014 par l’État Islamique. Il contenait des manuscrits et des livres liturgiques inestimables volés peu avant le dynamitage du sanctuaire qui appartenait à l’Église syriaque orthodoxe.
L’église Notre-Dame de l’Heure, construite par les pères dominicains et qui possédait un clocher dont l’horloge avait été offerte en 1870 par l’impératrice Eugénie, a aussi été détruite à l’explosif par l’État Islamique, le 24 avril 2016.

Rappel historique

La guerre en Irak a commencé avec l’invasion en 2003 de l’Irak par une coalition dirigée par les États-Unis. Le régime d’invasion a renversé le gouvernement de Saddam Hussein.
Cependant, le conflit a continué pendant une grande partie de la décennie suivante.
Une insurrection a émergé pour combattre les forces d’occupation et le gouvernement irakien post-invasion.
On estime que 151.000 à 600.000 ou plus d’Irakiens ont été tués dans les 3-4 premières années de conflit.
Les États-Unis se sont officiellement retirés du pays en 2011, sous l’administration Obama.
L’invasion de 2003 a conduit à l’effondrement du gouvernement baasiste de Saddam Hussein qui a été capturé et exécuté par un tribunal militaire.
Le vide laissé par la mort de Saddam et la mauvaise gestion de l’occupation ont conduit à une violence sectaire entre chiites et sunnites, ainsi qu’à une longue insurrection contre les forces américaines et de la coalition.
Les États-Unis ont répondu avec une augmentation des troupes en 2007 pour tenter de réduire la violence.
Les États-Unis ont commencé à retirer leurs troupes en 2007-08. Sous la présidence de Barack Obama, les USA ont officiellement retiré toutes les troupes de combat d’Irak fin 2011.
Nouri al-Maliki est devenu Premier ministre en 2006 et est resté en fonction jusqu’en 2014.
Le gouvernement al-Maliki est considéré comme responsable de l’aliénation de la minorité sunnite du pays et l’aggravation des tensions sectaires.
À l’été 2014, l’État Islamique (ÉI) a lancé une offensive militaire dans le nord de l’Irak, a capturé Mossoul et y a déclaré un califat islamique.
L’État islamique a capturé une grande partie de l’ouest de l’Irak, y compris des villes comme Ramadi et Falloujah où les troupes terrestres américaines avaient versé beaucoup de sang avant de quitter l’Irak en 2011.
La montée de l’ÉI en Irak a été un coup dur pour Obama à qui on reproche d’avoir renoncé à des gains durement obtenus par l’armée américaine.
À l’été 2014, Obama a commencé à envoyer des conseillers militaires américains auprès de l’armée irakienne.
Il tenait surtout à ne pas envoyer de troupes («boots on the ground») sur le terrain puis il a autorisé une augmentation progressive du nombre de conseillers destinés à être complémentaires à la campagne de bombardements aériens de la coalition américaine.
Son haut conseiller militaire de l’époque, le général Martin Dempsey, responsable des chefs d’état-major lui a conseillé la patience.
Il s’agissait de donner aux Irakiens le temps de venir à bout de leurs divisions internes et de mener leur propre combat.
Dempsey était convaincu que l’ÉI pouvait être rapidement mis en déroute, mais il pensait qu’une fois vaincu militairement, un autre groupe avec un autre nom et une autre idéologie se mettrait en place.

La situation actuelle

Aujourd’hui, certains observateurs estiment que les batailles pour regagner les villes irakiennes ressemblent au film «Groundhog Day» (Un Jour sans fin).
Mossoul n’est qu’une parmi plusieurs villes que les forces armées irakiennes et les militaires américains ont recapturée à plusieurs reprises au cours des 13 dernières années.
Des victoires militaires ont été gaspillées alors que, par la suite, les tensions sectaires irakiennes ont refait surface.
Dans de nombreux cas, il est arrivé que l’armée majoritairement chiite et les milices chiites alliées prennent le contrôle de villes principalement sunnites, ce qui pourrait se produire à Mossoul.
En annonçant l’offensive, le Premier ministre irakien Haider al-Abadi a déclaré que des troupes gouvernementales irakiennes allaient entrer dans Mossoul.
Les résidents sunnites de Mossoul ont de sérieuses réserves à ce sujet, mais le Premier ministre leur a assuré que les milices chiites et les combattants kurdes n’entreraient pas dans la ville.
Selon Nahal Toosi, de Politico (17 octobre 2016), le siège de Mossoul est une nouvelle offensive militaire contre l’État islamique qui injecte une dimension risquée et imprévisible dans la dernière ligne droite de la course présidentielle américaine, y compris la perspective de représailles terroristes qui auraient pour effet de donner raison à Donald Trump et de le favoriser dans sa campagne électorale.
Les responsables américains insistent sur le fait que l’élection présidentielle n’a rien à voir avec leur stratégie militaire contre le réseau terroriste de l’État islamique (et ma grand-mère fait du vélo !)
Ils reconnaissent, cependant, que si l’ÉI perd Mossoul, où environ 1,5 million de civils vivent encore, cela pourrait l’inciter à appeler à des attaques par des combattants formés par l’ÉI ou par des sympathisants de type «loups solitaires» aux États-Unis ou en Europe.

Conclusion

La bataille pour reprendre Mossoul pourrait prendre des semaines, voire des mois.
Mossoul, en juin 2014, a été la rampe de lancement de l’ÉI dans la stratosphère de la notoriété mondiale. Si l’État islamique perd cette ville, ce sera indéniablement une défaite humiliante.
Mais cette campagne pour reprendre Mossoul, la deuxième plus grande ville d’Irak et dernier principal bastion irakien de l’ÉI, se présente comme étant particulièrement complexe.
Un général kurde irakien a estimé que cela pourrait prendre deux mois, et la coalition fait face à de nombreux dangers potentiels, parmi lesquels on compte les tensions ethniques et sectaires au sein de leurs propres rangs ; des engins explosifs improvisés, des pièges et peut-être même des armes chimiques. On estime que les combattants de l’ÉI encore présents dans la ville sont entre 3 000 à 5 000 et constituent des cellules dormantes parmi la population civile.
Jusqu’à 1,3 million de réfugiés pourraient aussi quitter la ville, créant un grave problème humanitaire (et des risques d’attentats comme l’a souligné Rosaly dans un texte du 19 octobre sur Dreuz).
Obama aura du mal à utiliser ce combat pour Mossoul à des fins électorales.
Non seulement il pourrait s’y casser les dents, mais en plus, il pourrait provoquer de nouveaux attentats qui aideront Trump à se poser en candidat de la loi et de l’ordre.
Il a décidé de prendre ce risque et de laisser Hillary ou Trump retirer éventuellement les marrons du feu.
C’est ce qu’il appelle sans doute l’audace de l’espoir (The Audacity of Hope).
Magali Marc (@magalimarc15

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