dimanche 9 octobre 2016

La guerre contre la Syrie : les deux parties se dirigent vers un plan B

Kerry et d’autres ont tenté au départ de négocier, mais le Pentagone en a décidé autrement, il a traîtreusement brisé les termes de l’accord et a bombardé (illégalement) les forces armées syriennes. À ce moment-là, Kerry et [Samantha] Power et tous les autres se sont sentis comme s’ils n’avaient pas d’autre choix que de se «joindre» au Pentagone et doubler la mise. Aujourd’hui, les États-Unis avertissent la Russie que si l’offensive d’Alep se poursuit, ils ne reprendront pas les négociations. C’est une menace assez bizarre si on considère que les États-Unis sont clairement incapables de respecter tout accord et que les Russes ont déjà conclu qu’ils sont «incapables de passer un accord». La réaction russe était prévisible : Lavrov a admis qu’il n’a même pas pris ses collègues américains au sérieux. 

Que va-t-il se passer maintenant ?

Les États-Unis enverront plus d’armes à Daech, y compris des MANPAD, des TOW et des Javelins. L’effet sera marginal. Les avions russes à voilure fixe volent à plus de 5 000 mètres, là où ils sont hors d’atteinte des MANPAD. Ils sont actuellement le principal fournisseur de soutien à la puissance de feu des Syriens. Les hélicoptères de combat russes, probablement pas à l’abri des MANPAD, sont cependant très résistants à de telles attaques en raison de trois facteurs, leur capacité de survie, le polygone de tir aérien et la tactique : les Mi-28 et les Ka-52 ont des missiles d’une portée maximale de 10 km et la manière dont ils sont généralement engagés est une sorte de rotation, où un hélicoptère vole pour avoir la cible, tire, fait immédiatement demi-tour puis est remplacé par le suivant. De cette manière, tous se protègent les uns les autres tout en présentant une cible très difficile à frapper. Les hélicoptères de transport russes courraient cependant un risque beaucoup plus grand d’être abattus par un MANPAD américain. Donc oui, si les États-Unis inondent le théâtre de guerre syrien avec des MANPAD, l’aviation syrienne et les hélicoptères de transport russes seront en danger, mais cela ne sera pas suffisant pour affecter significativement les opérations russes ou syriennes.

Les options russes pour pratiquer une escalade sont beaucoup plus diverses : la Russie peut envoyer plus de blindés T-90 (que les TOW, apparemment, ne peuvent pas vaincre), plus d’artillerie (en particulier des lance-roquettes multiples modernes et des systèmes de lance-flammes lourds comme le TOS-1). Les forces aérospatiales russes peuvent aussi décider de s’engager dans des frappes beaucoup plus lourdes incluant l’usage d’armes à sous-munitions etthermobariques. Enfin, la Russie pourrait envoyer des forces terrestres effectives allant de quelques bataillons à, théoriquement, une brigade complète. Le problème avec cette option est que cela signerait un accroissement important de l’engagement des forces russes dans cette guerre, quelque chose auquel beaucoup de Russes s’opposeraient. Pourtant, puisque les Iraniens et en particulier le Hezbollah ont été utilisés comme une brigade de pompiers pour «boucher» les trous dans le front créés par plusieurs défaites d’unités de l’Armée syrienne, il n’est pas impossible que les Russes engagent un groupe tactique du bataillon interarmes sur un secteur essentiel du front puis le retirent aussitôt que possible. Le but de cette stratégie serait double : soutenir les combattants syriens avec autant de puissance de feu que possible tout en saignant en même temps, lentement mais sûrement, les forces de Daech jusqu’à atteindre le point de rupture. Fondamentalement, la même stratégie qu’avant le cessez-le-feu.

Donc pourquoi les Russes ont-ils d’abord accepté ce cessez-le-feu ? 

À cause de la longue tradition qui veut qu’un mauvais cessez-le-feu vaut mieux qu’une bonne guerre, parce que la Russie s’efforce vraiment de ne pas faire monter la confrontation avec les États-Unis et parce que que la Russie pense que le temps joue en sa faveur. Je suis à peu près sûr que l’armée russe aurait préféré faire sans ce cessez-le-feu, mais je suis également sûr qu’elle était aussi d’accord d’essayer et de voir. C’est la vieille contradiction : les Occidentaux veulent aussi des résultats maintenant, tandis que les Russes prennent toujours leur temps et bougent très lentement. C’est pourquoi, pour un public occidental, le Kremlin sous Poutine est toujours «en retard» ou «hésitant» ou en tous cas frustrant, dans ce qui apparaît presque comme un manque de but et de détermination. Là où cette attitude typiquement russe devient un problème, c’est lorsqu’elle laisse penser aux dirigeants de l’État profond américain que la Russie n’est pas seulement hésitante, mais qu’elle a éventuellement peur. D’une manière perverse, le manque de «démonstration de force» de la Russie risque de donner aux Américains l’impression que «les Russkofs ont cillé». Je suis toujours très étonné lorsque je vois les réactions occidentales au langage diplomatique doux utilisé par les diplomates russes. Là où les Américains comparent ouvertement Poutine à Hitler et demandent l’imposition d’une zone d’exclusion aérienne (totalement illégale) sur la Syrie, les Russes répondent avec «mon ami John» et «nos partenaires» et «les négociations doivent se poursuivre». Plus souvent qu’autrement, lorsque les Américains entendent le langage diplomatique des Russes, ils le prennent pour de la faiblesse et ils se sentent encore plus enhardis et ils font encore plus de menaces. C’est en partie pour cette raison que la Russie et les États-Unis sont, encore une fois, sur une trajectoire de collision. 
Une fois que les États-Unis réaliseront que leur politique d’envoyer des MANPAD en Syrie ne fonctionne pas, ils n’auront plus qu’une carte à jouer : tenter d’imposer une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Syrie.La bonne nouvelle est qu’à en juger par cet échange, les généraux étasuniens comprennent qu’un tel geste américain signifierait la guerre avec la Russie. 
La mauvaise nouvelle est que les néocons semblent être tout à fait pour. Puisqu’un tel événement est maintenant devenu possible, nous devons examiner ce que cela impliquerait exactement
La manière dont la doctrine américaine ordonne d’imposer une zone d’exclusion aérienne est assez simple : cela commence par une série intensive d’attaques de missiles de croisière US Air Force et US Navy et de bombardements, dont le but est de paralyser les défenses aériennes de l’ennemi et ses capacités de commandement et de contrôle. À ce stade, le brouillage et les frappes de missiles anti-radar jouent un rôle essentiel. Les Américains, s’ils ont quelque espoir de parvenir à une surprise tactique, frapperont généralement les bases aériennes de l’ennemi, avec une insistance spéciale sur la destruction d’avions à terre, des pistes et des installations de stockage de carburant. Cette première phase peut durer entre 48 heures et 10 jours, cela dépend de la complexité / de la capacité de survie du réseau de défense aérienne de l’ennemi. La seconde phase comprend habituellement le déploiement d’avions de combat air-air dans des patrouilles de combat aérien qui sont en général contrôlées par des avions AWACS en vol. Enfin, une fois le réseau de défense aérienne détruit et la suprématie aérienne établie, les chasseurs aériens et les bombardiers sont envoyés pour bombarder tout ce qui peut l’être jusqu’à ce que l’ennemi se rende ou soit écrasé.
En Syrie, ce scénario idéal se heurterait à plusieurs problèmes.Premièrement, alors qu’il n’y a que quelques systèmes S-400/S-300 en Syrie, les États-Unis n’ont jamais dû opérer contre eux, en particulier pas contre la version russe de ces systèmes redoutables. Pire, la Russie a aussi des radars à très longue portée qui rendront impossible aux États-Unis de parvenir à une surprise tactique. Enfin, la Russie a aussi déployé des systèmes de guerre électronique puissants susceptibles de créer un chaos total dans les systèmes clé de commandement, de contrôle, de communication et de renseignement américains.
Deuxièmement, ces systèmes S-400/S-300 sont principalement situés sur ce qui est légalement un «territoire russe» : la base aérienne de Khmeimim et les croiseurs de classe Slava ou Kouznetsov au large de la côte syrienne. Cela vaut aussi pour les nœuds importants du réseau des communications russes. Si les Américains étaient assez fous pour essayer de frapper un navire de la Marine russe, cela ouvrirait la porte aux attaques russes contre toute l’US Navy [et le porte-avion français Charles de Gaulle, NdT].
Troisièmement, alors que la Russie a déployé relativement peu d’avions en Syrie, et que peu sont des intercepteurs air-air, les autres (des SU-30SM et des SU-35) sont sensiblement supérieurs à tout avion figurant à l’inventaire des États-Unis, à l’exception peut-être du F-22A. Même si les États-Unis seront capables d’écraser les Russes par le nombre, ce sera à un coût très élevé.
Quatrièmement, l’utilisation des AWACS de l’US Air Force pourrait être compliquée par la possibilité que les Russes décident de déployer leurs missiles anti-AWACS à très longue portée (lancés à la fois depuis la terre et les airs). Il est aussi probable que la Russie déploierait ses propres AWACS dans l’espace aérien iranien et les protégerait avec des MiG-31BM, faisant d’eux une cible très difficileCinquièmement, même si les États-Unis étaient capables, d’une manière ou d’une autre, d’établir quelque chose comme une supériorité aérienne générale sur la Syrie, les Russes auraient encore trois options redoutables pour continuer à frapper Daech profondément à l’intérieur de la Syrie :
1) des missiles de croisière (lancés depuis des plateformes navales de bombardiers Tu-95MS)
2) des groupes d’attaques SU-34/SU-35 lancés depuis la Russie ou l’Iran.
3) des bombardiers supersoniques à longue portée (Tu-22M3 et Tu-160).

Il serait extrêmement difficile pour les États-Unis d’essayer de stopper de telles attaques russes puisque l’US Air force et l’US Navy ne se sont pas entraînées à de telles missions depuis la fin des années 1980.

Sixièmement, même l’imposition réussie d’une zone d’exclusion aérienne aurait peu d’effet pour empêcher les Russes d’utiliser leur artillerie et leurs hélicoptères d’attaque (une cible difficile pour des avions à voilure fixe, pour commencer). Les chasser à des altitudes plus basses exposerait l’US Air Force/ US Navy à encore plus de défenses aériennes russes.

Septièmement, enfin, nous ne sommes pas en 1995 et la Syrie n’est pas la Bosnie : de nos jours, les Européens n’ont pas l’estomac pour combattre les Syriens, sans même parler de la Russie. Donc, alors que certains dirigeants européens enverront certainement au moins quelques avions pour manifester leur loyauté à Oncle Sam (la Pologne, l’Allemagne, la Hollande et peut-être un F-16 de seconde main d’un État balte), les régimes qui comptent (la France, le Royaume-Uni, l’Italie, etc.) sont peu susceptibles d’être intéressés par une intervention militaire dangereuse et totalement illégale. Ce n’est pas un problème militaire pour les États-Unis, mais cela présenterait cependant une autre difficulté politique.

Pour résumer, je dirai simplement que si les Américains et leurs alliés ont un immense avantage en nombre, ils sont désavantagés en termes de qualité d’armement par rapport aux Russes presque à tous les niveaux. À tout le moins, cette supériorité qualitative pour les Russes fait de l’imposition d’une zone d’exclusion aérienne (totalement illégale !) au-dessus de la Syrie une proposition à haut risque. Pourraient-ils le faire ? Oui, probablement, mais seulement à un coût très important et au risque très réel d’une guerre à grande échelle avec la Russie. Comme je l’ai dit de nombreuses fois, la Syrie est en plein dans la zone de «responsabilité» CENTCOM/OTAN, à l’extrême bord de la capacité russe de projection de puissance. 
Là où la Russie a des dizaines d’avions, les Américains peuvent en amener plusieurs centaines. Donc la vraie question n’est pas si les Américains pourraient le faire, mais plutôt s’ils veulent payer le prix qu’une telle opération entraînerait.Au niveau politique, il est important de répéter ce qui suit :
1) La présence américaine en Syrie – en totalité – est totalement illégale et n’a aucun mandat du Conseil de sécurité des Nations unies.
2) Toutes les opérations militaires américaines en Syrie sont aussi totalement illégales.
3) L’imposition d’une zone d’exclusion aérienne appliquée par les États-Unis serait également totalement illégale.Alors que cela n’a pas arrêté l’Empire jusqu’à présent, cela pourrait offrir aux Européens une excuse parfaite pour ne pas participer à une telle opération. Bien sûr, les Américains n’ont besoin d’aucune aviation européenne pour essayer d’imposer une zone d’exclusion aérienne sur la Syrie, mais politiquement, cela leur nuirait certainement.
Enfin, il y a encore un autre problème à affronter pour les États-Unis : l’imposition d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Syrie est une opération très vaste qui exige une centaine d’avions. Depuis où les États-Unis opéreraient-ils ? Je suis peut-être naïf ici, mais je ne pense pas qu’Erdogan les laisserait utiliser Incirlik dans ce but. L’Irak essaierait très probablement au moins de fermer son espace aérien à tout avion participant à une telle opération, en particulier si des forces syriennes ou russes sont atteintes. Cela laisse Israël, la Jordanie, l’Arabie saoudite et les porte-avions pour le faire. 
Aucun d’entre eux n’est vraiment adapté pour cela : la Jordanie n’a pas l’infrastructure et est trop près, Israël n’aiderait pas les États-Unis contre la Russie, ni l’Égypte. Les Saoudiens ont d’excellentes installations, mais elles sont éloignés. Quant aux porte-avions, ils sont la meilleure option, mais ils sont loin d’être l’idéal pour une campagne aérienne soutenue (ce que serait l’imposition d’une telle zone d’exclusion aérienne).
Encore une fois, rien de tout cela n’est un véritable obstacle, mais cela complique de manière très importante le travail des planificateurs américains.
Conclusion
Le risque d’une tentative étasunienne d’imposer une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Syrie restera très réel dans le futur prévisible, à moins, bien sûr, que Trump batte Hillary dans la course à la Maison Blanche. Si Hillary l’emporte, le risque s’aggravera fortement. Quant à Obama, il ne veut probablement pas planter un gros bâton dans un tel nid de frelons avant de quitter la Maison Blanche (du moins je l’espère). Enfin, indépendamment de qui siège à la Maison Blanche, l’idée d’imposer une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Syrie devrait être évaluée par rapport à ce qu’on appelle la «doctrine Powell» des interventions militaires. Voyons comment ce plan est à la hauteur de la série de questions de la doctrine Powell :
Q : Un intérêt vital de sécurité nationale est-il menacé ? 
R : Non
Q : Avons-nous un objectif réalisable clair ? 
A : Un peu
Q : Les risques et les coûts ont-ils été totalement et franchement analysés ?
A : Oui, et ils sont potentiellement extrêmement élevés
Q : Tous les autres moyens politiques non violents ont-ils été totalement épuisés ? 
A : Non
Q : Y a-t-il une stratégie de sortie plausible pour éviter un enlisement sans fin ?
A : Non
Q : Les conséquences de notre action ont-elles été pleinement prises en compte ? 
A : Oui, et le plus grand risque est une Troisième Guerre mondiale contre la Russie
Q : L’action est-elle soutenue par la population américaine ? 
A : Non
Q : Avons-nous un véritable et large soutien international ? 
A : Non

Comme nous pouvons le voir facilement, ce plan échoue à correspondre aux critères minimaux de la Doctrine Powell sur la plupart des points. Donc tant que quelqu’un doté de santé mentale est à la Maison Blanche, tout ce discours peut rester ce qu’il a été jusqu’à aujourd’hui – des menaces vides. Bien sûr, si Hillary entre à la Maison Blanche puis nomme une folle comme Michèle Flournoy comme secrétaire à la Défense parallèlement à une équipe de sécurité composée de bellicistes enragés, alors tous les paris sont ouverts.S’il vous plaît, pensez-y avant d’aller voter.

The SakerL’article original est paru sur The Unz ReviewTraduit par Diane, vérifié par Wayan, relu par Catherine pour le Saker francophone

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