mercredi 20 juin 2012

Syrie : quoi faire , réponse d'un ancien du MOSSAD et de François Heisbourg

Que faut-il faire pour résoudre la crise syrienne ?
- Commençons avec ce qu’il ne faut pas faire. Eliminons quelques possibilités. Premièrement : compter sur l’opposition. Elle est désespérément divisée et tout aussi désespérément incompétente. Il est donc difficile de la soutenir. Deuxièmement : espérer le départ de Bachar al-Assad. Il ne va pas partir, il ne sera pas non plus chassé par une résolution des Nations Unies. Aucune des solutions adoptées dans les autres pays arabes n’est applicable en Syrie en raison de la situation ethnique et religieuse de ce pays. Assad n’est pas seulement le chef d’Etat de la Syrie mais le chef des Alaouites. Qui sont soutenus par les chiites, c’est-à-dire par l’Iran et les chiites libanais. S’ils perdent le pouvoir, ils sont morts. Ils seront massacrés. Tout ce qu’ils pourraient faire serait de se barricader dans leur bastion côtier et se battre jusqu’au dernier contre tout le monde. Aucun compromis avec eux n’est aujourd’hui imaginable.
Même si Bachar al-Assad se retirait ?
- Oui, même s’il se retirait ou était écarté pour être remplacé par un autre alaouite. Cela ne mettrait pas un terme à la guerre qui est chaque jour un peu plus une guerre entre les Alaouites et les sunnites. Les autres minorités – chrétiens, druzes – se limitent à changer de position selon les protections qu’elles attendent. Une solution yéménite est donc exclue.
Autre idée à écarter : la création de couloirs humanitaires permettant de fournir aux victimes de la guerre de la nourriture, des médicaments de l’aide médicale. Impossible. S’ils sont créés, à partir de la frontière libanaise ou turque, il faudra les protéger, car ils seront attaqués par l’armée syrienne qui estimera avoir à faire à une invasion de son territoire. C’est à des opérations de guerre qu’il faudra faire face. C’est une tromperie de laisser croire que l’on pourrait créer des corridors humanitaires et les protéger sans provoquer une escalade. Soyons clairs : la création de couloirs humanitaires signifie une intervention militaire en Syrie.
Il ne reste qu’une option : l’opération militaire internationale. Qui ne se produira pas sans un mandat des Nations Unies. Auquel la Russie s’opposera. Pour de nombreuses raisons, stratégiques, historiques et autres. N’oublions pas, en particulier, qu’il y a 250.000 orthodoxes en Syrie et que l’église orthodoxe russe dispose, autour de Poutine d’un lobby puissant, qui plaide en faveur du soutien à Assad car il protège les orthodoxes syriens des islamistes.
Cela signifie-t-il que Poutine ne lâchera jamais Assad ?
- Il ne faut jamais dire jamais. Les Russes sont rationnels. Je dis seulement que c’est difficile pour eux de lâcher Assad. D’autant qu’ils ont leurs propres problèmes avec les islamistes et qu’ils n’ont pas aimé ce qui s’est passé en Libye où ils estiment avoir été trompés par l’Occident. Par l’Otan et les Nations Unies.
Donc la guerre civile syrienne va se poursuire…
- Pour le moment, franchement, je ne pense pas qu’il soit possible de faire quoi que ce soit. Pour moi, il faudrait que les atrocités s’aggravent encore et/ou que la guerre déborde d’une manière sérieuse sur les pays voisins – on en voit déjà les premiers signes au Liban – pour que la communauté internationale, ou une partie de la communauté internationale se décide à intervenir fermement. Oui, pour que cela se produise, il faudra que la situation en Syrie soit encore pire que ce que nous avons sous les yeux.
Israël peut-il être entraîné dans ce conflit ?
- Larijani, le président du parlement iranien vient de déclarer que si une intervention étrangère avait lieu en Syrie, l’Iran attaquerait Israël. Si les Iraniens sont assez stupides pour faire cela, ils entraîneront Israël dans ce chaos. Et Israël – je parle ici d’expérience, sans me référer à un sondage ou à une étude – est de plus en plus convaincu qu’aucune autre solution en Syrie ne pourrait être pire que Bachar al-Assad. La Syrie ne deviendra pas un Etat Frère musulman ennemi monolithique. Par ailleurs, il est clair que la chute d’Assad serait un coup terrible pour l’Iran. Attention, cela ne veut pas dire qu’Israël serait tenté d’intervenir. Israël a sagement décidé de ne pas intervenir.
Jusqu’à présent d’ailleurs, Bachar-al-Assad a été, comme son père, un voisin relativement paisible pour Israël.
- Oui, on peut dire cela dans la mesure où la frontière du Golan a été la plus tranquille des frontières d’Israël pendant plusieurs décennies. Par ailleurs, les Assad père et fils n’ont jamais été très pressants dans les négociations sur le Golan. Tout cela est vrai, mais l’alliance de la Syrie avec l’Iran et avec le Hezbollah doit être prise au sérieux. Surtout lorsque les menaces iraniennes se font de plus en plus précises. Cela dit un événement très important dans nos relations avec Damas a eu lieu la semaine dernière : Netanyahou et Barak ont critiqué, pour la première fois, ensemble et ouvertement les atrocités perpétrées par le régime syrien, adoptant une posture qui peut être comprise par l’opposition syrienne comme hostile à Assad. Peut-être cela veut-il dire que la position israélienne, sur la question est en train de changer…
Excluez-vous l’hypothèse qu’un groupe de militaires ou de politiciens civils alaouites écarte Assad pour enrayer le glissement du pays dans l’anarchie.
- Non je n’exclus pas qu’un groupe d’officiers supérieurs alaouites parviennent à la conclusion que le régime n’est plus en mesure de défendre les intérêts de leur communauté et tentent d’abord d’obtenir de l’opposition des garanties convaincantes pour les alaouites avant d’essayer d’agir. C’est possible. Mais la Syrie est un régime doté de services de sécurité puissants et omniprésents et c’est précisément le genre de trahison qu’ils guettent. Si une telle initiative devait être prise, elle ne pourrait venir, selon moi, que de l’armée.
Mais attention. On ne peut exclure non plus que Bachar durcisse encore la répression, multiplie les atrocités, écrase l’opposition et remporte cette guerre. Ce n’est pas impossible.
Interview de Yossi Alpher* par René Backmann
(*) Ancien officier des services de renseignements militaires israéliens et du Mossad,

Et François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique
Est-il vraiment impossible d’intervenir militairement en Syrie ?
- Une intervention militaire directe, c’est-à-dire le recours aux armes par des puissances extérieures, ne peut se faire qu’en passant par le Conseil de sécurité des Nations unies. Or, sans même parler des vetos russes et chinois, il n’y aura pas les neuf voix de majorité nécessaires pour adopter une telle résolution, compte tenu de la situation géostratégique sensible de la Syrie et des risques d’embrasement régional qu’une opération militaire comporterait.
Peut-on intervenir autrement pour faire cesser le massacre ?
- On peut envisager d’appuyer plus rigoureusement l’opposition par des livraisons d’armes et par du renseignement. C’est faisable, puisqu’on peut se passer du Conseil de sécurité pour ce type d’opération, mais cela nécessiterait de s’assurer du concours des Etats frontaliers. Seulement, on ne sait pas aujourd’hui jusqu’où ces pays sont prêts à aller : la Jordanie s’inquiète pour sa stabilité et la Turquie redoute un retour de bâton qui pourrait se manifester par un soutien syrien aux combattants kurdes sur son territoire.
D’après les informations dont on dispose, il y a déjà des livraisons d’armes en provenance du Qatar et de l’Arabie Saoudite, mais pas en nombre suffisant pour que l’opposition syrienne puisse en tirer un réel bénéfice. Il leur faudrait des armes anti-char, des munitions, des moyens de vision nocturne et, cela me semble vraiment crucial, du renseignement.
Une autre option consisterait à créer des périmètres de sécurité le long de la frontière turco-syrienne. C’est ce qu’on avait fait lors de la guerre du Golfe pour protéger les kurdes du Nord de l’Irak. Mais cela avait été possible parce qu’il y avait eu une résolution des Nations unies. Dans le cas de la Syrie, on se retrouverait de nouveau face aux Russes et aux Chinois. Mais les convaincre de laisser passer ce type de mesure paraît moins improbable qu’une intervention militaire directe du type Libye.
On en revient donc toujours au blocage russe…
- La voie diplomatie n’est peut-être pas encore épuisée. Pour des raisons économiques, la Chine commence à être gênée par son veto. Ses fournisseurs de pétrole dans le Golfe, à commencer par l’Arabie saoudite, font pression pour que Pékin cesse de soutenir le régime syrien. Il y a peut-être là matière à réfléchir : ne pourrait-on pas tenter d’infléchir la position des Russes par Chinois interposés ?
Il faut avoir à l’esprit que Bachar al-Assad a peut-être la capacité de réprimer pendant des mois, voire des années, mais pas de vaincre ni de gouverner. Donc, essayer d’accélérer le changement de positionnement de la Russie est capital : si les Russes faisaient savoir qu’ils ne soutenaient plus Bachar al-Assad, le régime s’effondrerait probablement très vite.
Interview de François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique par Sarah Halifa-Legrand


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